leonXIII

18 novembre : le toast d’Alger prélude au « ralliement » des catholiques

dans Réflexions & Histoire

Il serait naïf de croire que l’élection pontificale est restée à l’écart de l’influence des grandes puissances politiques européennes. Dès que la religion catholique et la papauté ont été assez fortes pour interférer dans la vie politique, les puissances chrétiennes ont influé les élections pontificales et vice versa … Mais peu de papes peuvent revendiquer le fait d’avoir été élus par l’entremise de la maçonnerie pour laisser mener une politique anti-catholique ! Ce fut le cas de Léon XIII sans qui jamais le ralliement des catholiques à la république française, l’expulsion des congrégations et la loi de 1905 n’auraient pu se produire… Une responsabilité écrasante toujours occultée de nos jours où l’on continue de célébrer l’auteur de Rerum Novarum comme le pape ayant « condamné le modernisme » …


Rédaction NSP
Claude Timmerman

Du « privilegium Othonis » (962) au « Droit d’exclusive (1590)

Le privilegium Othonis – droit de véto à l’élection pontificale concédé par Jean XII à l’empereur Othon – a régi l’élection pontificale (16 papes) jusqu’à Nicolas II qui le supprima en tant que tel au Concile de Latran en 1059 …
Mais l’habitude de voir les puissances politiques interférer dans l’élection papale était prise…
C’est Charles Quint, empereur du Saint Empire Romain Germanique, et surtout son fils Philippe II, roi d’Espagne, qui vont institutionnaliser et codifier le droit de véto à l’élection pontificale, privilège jamais « reconnu » mais effectif, dit « droit d’exclusive », en fait une version modernisée du Privilegium Othonis…

1590 – L’élection d’Urbain VII et la formalisation du « droit d’exclusive »

A la mort du pape Sixte V en 1590, Philippe II fournit une liste de sept cardinaux parmi lesquels le conclave serait censé faire son choix, menaçant de son veto l’élection de tout autre de ses membres…
Les cardinaux obtempèrent : Urbain VII fut élu…mais mourut de la malaria au bout de 12 jours avant même d’avoir été sacré…
Philippe II va réitérer cette même année et Grégoire XIV, alors élu, figure bien parmi la liste des sept préconisés, mais ne règnera pas un an.
En 1591, Philippe II fera encore de même pour le conclave 1 dont sortira Innocent IX.
Après ces trois interventions en moins de deux ans, le terme de jus exclusivæ (« droit d’exclusive ») commence à être employé, mais ce prétendu « droit » n’a jamais été reconnu officiellement….
Ce terme d’exclusive signifie bien ici le droit d’exclure de l’égibilité.
Ce privilège est admis pour le Saint Empire, l’Espagne et la France (ce premier état historiquement à avoir embrassé le christianisme romain avec le baptême de Clovis, d’où sa qualification de « fille aînée de l’Eglise »).
Ce droit d’exclusive est porté à la connaissance des cardinaux lors du conclave par un cardinal du pays l’exerçant, mandaté au nom du roi ou de l’empereur.
On comprend donc que depuis la fin du Xeme siècle, les interdictions politiques potentielles – transmises par les cardinaux – sont prévues bien avant que le conclave ne se tienne, et qu’elles ne seront dévoilées que si la personne objet du véto se trouve en situation d’être élue.
L’exclusive n’est donc portée au cours du conclave qu’après les premiers tours de vote laissant émerger – le cas échéant – la candidature à exclure.
Ce qui signifie que l’Histoire n’a retenu que les cas où le droit d’exclusive fut effectivement porté – et non pas l’ensemble des cas où des cardinaux qui n’ont pas rassemblé un nombre suffisant de suffrages sur leur nom étaient pourtant destinés à être écartés selon le vœu de tel ou tel état : les exclusive « prévues » ont donc dû être infiniment plus nombreuses que celles historiquement constatées : on parle déjà de plus d’une vingtaine…
Au XIXeme siècle, après la dissolution par Napoléon du Saint Empire, le « droit d’exclusive » germanique sera reconnu à ses « héritiers » : l’Empire allemand et l’Empire austro-hongrois….

1878 – Election de Léon XIII l’ami des loges, prélude au ralliement

Il est piquant de voir la IIIeme république, anticléricale, recycler cette prérogative de l’Ancien Régime : le gouvernement français fit porter l’exclusive « en vertu d’un privilège ancien dévolu à la France » contre le cardinal Bilio, conservateur italien, favori du conclave de 1878. (Il est cocasse de voir la façon dont le conclave est relaté de nos jours dans l’histoire officielle qui considère l’élection de Pecci comme « allant de soi et disposant d’emblée d’un nombre de voix majoritaire » et qui omet bien entendu l’intervention française…)
Grâce à ce véto français, Vincenzo Pecci, de santé supposée fragile, est élu, destiné à être un pape de transition, sous le nom de Léon XIII…
Il accomplira malheureusement l’un des pontificats les plus longs de l’Histoire (25 ans) où ses écrits condamnant le modernisme, le marxisme, la laïcisation et la maçonnerie seront toujours en opposition avec… sa politique et ses actes.
On comprend ainsi que Léon XIII ait renvoyé l’ascenseur aux républicains français : il leur devait sa tiare…
Selon Anatole France : Gambetta saluera en son élection un « événement plein de promesses » et entreverra la possibilité d’un « mariage de raison avec l’Église », voyant en Léon XIII « un opportuniste sacré » ! On ne peut être plus clair, et cela ne va pas traîner!

1880 – Première expulsion religieuse (Freycinet – Ferry)

Jules Ferry considère que les enseignants doivent être avant tout des « éducateurs » au nouveau régime : il ne s’agit pas d’instruire les enfants, mais d’en faire de « bons républicains » ! « Au-dessus du maître d’école, il y a l’instituteur, c’est-à-dire celui qui institue la République, et au-dessus de l’instituteur, il y a l’éducateur », déclare-t-il. Ce seront les fameux « hussards noirs».
Dès cette époque, les professeurs refusent cette hiérarchie, et l’historien Lavisse, l’un des principaux collaborateurs de Ferry, les rappellera à l’ordre… C’est donc un contresens historique – que font encore la majorité des enseignants aujourd’hui – de penser que Ferry aurait choisi d’abord l’instruction.
Dans ce cadre de formatage idéologique, l’ennemi à abattre est le corps des congrégations enseignantes.
La première expulsion des congrégations religieuses de France se produit à la suite de la signature, le 29 mars 1880, de deux décrets par Charles de Freycinet, président du Conseil, et Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique. Leur objectif est d’abord de balayer les congrégations enseignantes :

  • expulsion de France des jésuites
  • imposition aux autres congrégations de demander leur autorisation dans un délai de trois mois, sous peine de dissolution et de dispersion.

La plupart ayant décidé de ne pas demander l’autorisation par solidarité avec les jésuites, les congrégations non autorisées (bénédictins, capucins, carmes, franciscains, assomptionnistes…) sont expulsées. Certains couvents dominicains sont fermés.
Au total 261 couvents furent fermés, 5 643 religieux expulsés.
Dans le Nord où ce décret était très impopulaire, des moines trappistes purent échapper à l’expulsion en étant considérés comme « formant une société agricole » (Pas question de toucher à la bière et au fromage !!!)
Cette mesure provoquant de nombreux cas de conscience, il y eut 200 démissions de membres des parquets (Victor de Marolles, Jean de Boysson), des démissions d’officiers, de commissaires de police et d’agents de police.
Mais cela ne trouble que très moyennement le pape qui réplique en attaquant tout de même la maçonnerie en avril 1884 dans son encyclique Humanum Genus…
A croire que cette encyclique n’a été écrite que pour donner le change vis à vis de certains catholiques naïfs, et lui permettre de poursuivre son aide à l’entreprise de destruction de la catholicité en France, ce à quoi il contribuera tacitement jusqu’à sa mort avec l’aide empressée de son secrétaire d’état franc-maçon Mariano Rampolla 2, créé cardinal par ses soins en 1887…
C’est donc lui qui sera le secrétaire d’état à l’époque de « l’affaire du ralliement »

1892 – Le ralliement à la république : l’ encyclique « Au milieu des sollicitudes »

La République est finalement instituée en janvier 1875 et les lois constitutionnelles de février, puis de juillet, organisent son fonctionnement. En 1879, avec la démission du président Mac Mahon, tous les pouvoirs sont aux mains des républicains. Le Comte de Chambord, héritier du trône, qui s’est volontairement exilé, meurt le 24 août 1883 au château de Frohsdorf à Lanzenkirchen en Autriche.
Le terrain est alors propice à une grande opération de captation de l’électorat majoritaire catholique et farouchement royaliste mais divisé et désorienté par les querelles dynastiques qui commencent à se faire jour opposant les tenants de la branche aînée qui n’est plus présente qu’en Espagne (dits « légitimistes ») et les tenants des descendants de Louis Philippe, de la branche cadette issue de Philippe d’Orléans (dits « orléanistes »). Et cela continue d’ailleurs encore aujourd’hui !
Pour la république naissante, le ralliement des monarchistes catholiques est indispensable à la survie d’un régime préconisé par la révolution de 1789, objet de l’idolâtrie de tous les progressistes, mais qui n’a jamais été instauré durablement dans le pays depuis déjà un siècle!
Ce sera l’œuvre de Léon XIII qui n’aura pas appuyé le comte de Chambord et qui aura temporisé dix ans durant face aux menées destructrices anti-chrétiennes et dogmatiques, pour laisser s’affirmer le régime républicain!

Le toast d’Alger : 18 novembre 1890

Léon XIII – loin de s’attaquer de front aux républicains alors qu’il dispose en France d’une opinion très majoritairement catholique et largement monarchiste – s’appuie sur un archevêque progressiste, le fondateur des Pères Blancs, Mgr Lavigerie qu’il fait cardinal en1882.
Archevêque d’Alger et Primat d’Afrique le cardinal Lavigerie jouit d’une immense popularité dans les milieux libéraux où il est connu pour sa lutte contre l’esclavage, et pour les programmes d’évangélisation et d’éducation dans le monde colonial alors en pleine expansion et qu’il connaît bien.
Léon XIII sait pouvoir compter sur son habileté diplomatique pour servir ses dessins : obtenir le ralliement des catholiques et de facto des monarchistes français au jeune régime républicain… A son initiative, le 18 novembre 1890, le cardinal Lavigerie prend prétexte d’une visite de l’escadre française de la Méditerranée à Alger pour convier les officiers et lever son verre devant eux lors d’un toast.
Alger est alors ville française mais hors de la métropole. Un tel discours de la part du cardinal primat d’Afrique y est un premier pas vers la recherche de la conversion de la métropole et de l’adhésion du clergé au ralliement à la république. Cela eu un retentissement d’autant plus considérable que les cadres de la marine appartenaient, de tradition, comme ceux de la cavalerie, au monde aristocratique catholique et royaliste…
Le texte, demeuré fameux, est aujourd’hui historiquement connu sous le nom de « toast d’Alger » : « Quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée, que la forme d’un gouvernement n’a rien de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées, lorsqu’il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l’adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent à chacun de sacrifier pour l’amour de la patrie. […C’est ce que j’enseigne autour de moi, c’est ce que je souhaite de voir imiter en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi, je suis certain de n’être démenti par aucune voix autorisée. »
Comme les catholiques réfractaires à la république n’avaient pas compris qu’il fallait « l’adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement » Léon XIII quinze mois plus tard publiera, en français d’abord, ce qui n’est pas l’usage, le 16 février 1892 l’encyclique « Au milieu des sollicitudes ». L’arrivée à la Chambre en 1889 de députés républicains, mettant les conservateurs – mais aussi les radicaux – en minorité, le pape pouvait enfin justifier auprès des catholiques d’une position d’adhésion à la légitimité de la Constitution républicaine et de poser la question du ralliement, ralliement qui passerait alors non pour l’approbation directe des lois anticatholiques qui se multipliaient, mais seulement pour l’acceptation du système républicain : « Nous croyons opportun, nécessaire même, d’élever de nouveau la voix, pour exhorter plus instamment, Nous ne dirons pas seulement les catholiques, mais tous les Français honnêtes et sensés, à repousser loin d’eux tout germe de dissentiments politiques, afin de consacrer uniquement leurs forces à la pacification de leur patrie. »
Vis-à-vis du clergé, l’injonction du pape fut plus directe et plus explicite, voire comminatoire, transmise aux évêques de France dans une lettre du 3 mai 1892 : « Acceptez la république ! » Décédé le 20 juillet 1903, Léon XIII aura tout de même vu le fruit de sa politique : la seconde expulsion des religieux de France (mars 1903).

1903 – La seconde expulsion et le bannissement définitif des religieux (Combes)

La deuxième expulsion des congrégations religieuses de France est la conséquence de la loi du 1er juillet 1901 sur les associations qui soumet ces congrégations à un régime d’exception décrit au titre III de la loi. Les décrets de 1880 n’ont pas résolu la question des congrégations : « aucune mesure n’a été prise contre les religieuses, et les congrégations d’hommes se sont vite reconstituées. De nombreuses communautés exilées, en effet, sont revenues discrètement dans les années qui ont suivi, puis avec l’accord tacite des gouvernements de « l’esprit nouveau »
Jean Sévillia cite ces évaluations chiffrées : « La France compte alors exactement 1 665 congrégations, soit 154 ordres masculins et 1 511 congrégations féminines. Une enquête administrative commandée par Waldeck-Rousseau en 1899 dénombre 30 000 religieux et 28 000 religieuses ».

La loi Waldeck-Rousseau sur les associations soumet l’existence des congrégations à une demande d’autorisation:

  • « Aucune congrégation religieuse ne peut se former sans une autorisation donnée par une loi qui déterminera les conditions de son fonctionnement. Elle ne pourra fonder aucun nouvel établissement qu’en vertu d’un décret rendu en conseil d’État. La dissolution de la congrégation ou la fermeture de tout établissement pourront être prononcées par décret rendu en conseil des ministres. » (art. 13)
  • « Les membres d’une congrégation non autorisée sont interdits d’enseigner ou de diriger un établissement d’enseignement. » (art. 14)
  •  « La liste des membres et les comptes et l’inventaire de la congrégation sont à la disposition du préfet. » (art. 15)
  • « Toute congrégation formée sans autorisation sera déclarée illicite. » (art. 16)
  •  « Les congrégations existantes […] qui n’auraient pas été antérieurement autorisées ou reconnues, devront dans un délai de trois mois, justifier qu’elles ont fait les diligences nécessaires pour se conformer à ces prescriptions. À défaut de cette justification, elles seront réputées dissoutes de plein droit ; il en sera de même des congrégations auxquelles l’autorisation aura été refusée. » (art. 18)

Le Vatican condamne très mollement cette loi, et laisse avec naïveté (ou complaisance républicaine ?) aux congrégations la liberté de demander leur autorisation, ce que font la plupart d’entre elles : c’est la soumission de facto aux dictats laïcistes
La victoire du Bloc des gauches aux élections législatives de mai 1902 porte au pouvoir Émile Combes, allié avec les socialistes de Jaurès, et dont le gouvernement mène un farouche combat anticlérical.
Au printemps 1903, Combes transmet à la Chambre cinquante-quatre dossiers de demandes d’autorisation de congrégations masculines présentés par plus de mille neuf cent quinze maisons.

Les dossiers se répartissent en trois groupes, tous assortis d’un avis négatif :

  •  vingt-cinq congrégations « enseignantes » (représentant 1 689 maisons et 11 841 religieux) ;
  • vingt-huit « prédicantes » (225 maisons et 3 040 religieux) ;
  •  une commerçante (les Chartreux, 48 moines).

Parallèlement, Combes transmet au Sénat les demandes de six congrégations d’hommes « hospitalières, missionnaires et contemplatives » :

Cinq avec avis favorables qui resteront tolérées :

  • les Frères hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu,
  • les trappistes, (on ne touche toujours ni au fromage ni à la bière)
  • les cisterciens de Lérins, (on ne touche pas au vin !)
  • les Pères blancs, (c’est la congrégation missionnaire fondée par le cardinal Lavigerie premier propagandiste républicain !)
  • les Missions africaines de Lyon (rôle politique et médical utile à la politique colonialiste initiée par Jules Ferry en Afrique Noire et Asie du Sud Est)

Une, avec avis négatif :

  • les salésiens de Don Bosco., (Congrégation enseignante comme par hasard !)

Quant aux congrégations féminines, 390 ont déposé une demande d’autorisation. Seulement 81 dossiers de congrégations « enseignantes » seront transmis à la Chambre avec « avis défavorables. » La Chambre ou le Sénat suivent les préconisations de Combes. Les congrégations « non autorisées » sont expulsées à partir d’avril 1903. (Celle des Chartreux expulsée par l’armée est restée dans toutes les mémoires…) Le comte de Chambord n’était mort que depuis vingt ans… Tout était consommé : l’Eglise avait trahie sa fille aînée… Léon XIII, élu par l’intervention des laïcistes, avait su les en remercier…
Le terrain était déblayé pour lancer en France républicaine la destruction du pouvoir spirituel de l’Eglise par la maçonnerie : ce sera concrétisé par la fameuse loi de 1905 …

  1. Le conclave est devenu une assemblée isolée depuis le conclave de Viterbe de 1268 où durant plus de deux ans les cardinaux italien et français se sont affronté bloquant toute élection pontificale, jusqu’à ce qu’ils soient enfermés par la population excédée, voulant un pape, et réduits au pain et à l’eau pour se décider à se mettre d’accord. (La tradition rapporte même que pour accélérer encore les choses, on commença à retirer les tuiles du toit laissant leurs éminences à l’air libre.) Théobaldo Visconti, archidiacre alors en Terre Sainte, est finalement élu, pape sous le nom de Grégoire X.
  2. Connu pour ses idées progressistes et ses sympathies maçonniques – sinon son affiliation, évidemment non revendiquée bien que notoirement admise – Rampolla, papabile, fut frappé d’exclusive par l’empereur François Joseph d’Autriche au conclave de 1903.  Ce qui amènera l’élection du cardinal Sarto, patriarche de Venise, pape sous le nom de Pie X…

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