Blèche, Pierre Drieu La Rochelle

dans Arts & Lettres & Chansons

Pierre Drieu La Rochelle (1893-1945) fut un des grands auteurs de la période suivant la première guerre mondiale. Ancien combattant, intellectuel, poète, romancier et homme à femmes, il crut trouver dans un fascisme européen une réponse à ses interrogations. Il fut proche d’Aragon, de Malraux et combattit un temps l’antisémitisme. Il fréquenta les surréalistes et les dadaïstes. De socialiste, il évolua lentement vers le PPF de Doriot et participa, à l’invitation de Goebbels, à un voyage en Allemagne avec d’autres écrivains français tels Brasillach, Bonnard, Jouhandeau etc. Il fut aussi admirateur du stalinisme. Désabusé, il fit plusieurs tentatives de suicide jusqu’à sa mort volontaire en 1945. Il est maintenant réédité en Pléiade. Blèche est son deuxième roman paru en 1928.


Rédaction NSP
Athanase

Écrit à la première personne, Blèche, mot qui, qualifiant une personne, veut dire mou, faible voire laid, vilain, mauvais, conte l’histoire d’un journaliste conservateur et séducteur ,comme Drieu l’était, Blaquans, qui souhaite voyager. Pour cela, sa femme Marie-Laure lui a offert une paire de boucles d’oreilles qu’il a soigneusement mises dans un coffret, en attendant leur vente qui lui fournira les fonds nécessaires à ce projet de voyage. « Cachées dans [sa] mémoire », il ne les trouve plus. Les a-t-il déplacées dans sa bibliothèque, derrière un ouvrage, ces boucles d’oreilles grâce auxquelles il connaîtra l’Amérique et la Russie ? Ont-elles été volées ? Par qui ? La femme de chambre ? Blèche, sa dactylo, avec qui il a une relation unique ? Cette perte le révèle tel qu’il est, avec sa petitesse, avec sa bassesse, ses manies et son caractère sombre. Doit-il prévenir la police ? Pourquoi pas ! De toute manière, cela ne peut pas être ces deux femmes. Pris par un « automatisme social », Blaquans continue cette quête, quête de bijou et quête de lui même, analyse de ses souvenirs, de sa situation et analyse de ses rapports avec les personnes peuplant son quotidien, et avec les autres en général. Peut-être que demander à une de ses connaissances, détective privé, pourra l’aider, avant de s’en remettre aux autorités ? Cependant, est-ce vraiment un vol ? Ne serait-ce pas une possible vengeance faite de non-dits ? Dans ce monde triste, où « les églises sont vides, nos cœurs sont vides, mais nos esprits bouillonnent encore dans l’antique creuset », ce journaliste offre aux autres une norme chrétienne à laquelle s’attacher. Norme qu’il eut du mal à rejoindre, terrassé par la guerre et rebelle à «l’ordre atroce du monde ».
Il avait choisi son appartement de travail comme s’il choisissait une cellule monacale, il lui avait plu par ses lignes épurées et il l’avait transformé en lieu simple et studieux. Hormis sa secrétaire et la bonne, seul l’abbé Plot fut reçu dans cet antre. On trouve dans la relation de la secrétaire avec ses parents une relation similaire à celle qu’eut Drieu avec les siens et, dans la relation que cette dernière a avec les hommes une facette de celle que Drieu avait avec les femmes. Très vite, on comprend que cet homme brisé l’est par la complexité des sentiments que lui inspirent les autres, et par une sensibilité tant émouvante que résignée. Il ne peut qu’être méchant envers les autres, car être différent lui coûterait trop, le bouleverserait, lui qui n’aime ni les gens, ni l’argent, catholique pour les autres mais définitivement damné pour lui-même.
D’ailleurs, Blèche l’a compris, elle qui eut le loisir de le côtoyer si longtemps. Il lui offrait sa part sombre, autant par habitude que pour se protéger de lui-même, et d’elle. Il n’est pas geignard, non, mais empêtré dans son humanité. Et Blèche l’a compris, elle le voulait, lui, mais lui ne voyait en elle que son propre reflet. Et le reflet de Marie-Laure était si dur à contempler. Mais il sentit la vie affluer grâce à Blèche, il se sentit exister à nouveau, lui qui se sentait plus mort que vivant. Pouvait-il cependant ne plus se mentir ? Les faux-semblants auxquels il croyait n’étaient en fait qu’un mirage. Il ne se sentait pas plus vivre qu’avant, et même la possibilité de perdre Blèche ne le fit pas changer plus que cela. Car il savait être l’objet des femmes, mais il ne se doutait pas à quel point. Et la vie continuait, et il restait tel qu’il était, triste et seul et spectateur de sa vie plus qu’acteur, ne sachant pas aimer, ne sachant pas vivre.

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