Candid.e.s 23: Candid.e.s et Roger dans les ruelles de Pedzouille et ce qu’ils y voient

dans Le feuilleton

« Ah Mélonche ! Mélonche ! Ah ma chère mademoiselle Lou ! Qu’est-ce donc que ce monde-ci ! disait Candid.e.s en se dirigeant vers la rue où ils avaient garé la berline noire. – Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Roger. – Voilà une autre espèce de folie ! Notre berline a bien sûr été volée, sans doute par la diversité tant aimée de madame Razagogo. Continuons donc à pied » s’exclama Candid.e.s qui devenait un tantinet fataliste.


Rédaction NSP
DOCTEUR HEINRICH

En causant, ils abordèrent aux rives du fleuve qui traversait la capitale de la Macronie, la nuit tombait et d’étranges navires illuminés semblaient attendre un embarquement. Candid.e.s et Roger s’approchèrent de l’un d’eux , plus grand que tous les autres et sur lequel semblait se dérouler une fête magnifique.

Des messieurs bien mis en costume trois pièces et des dames en robe longue de soie ou de taffetas entrechoquaient joyeusement des coupes de champagne, ce qui étonnait fort nos amis qui n’avaient vu depuis de nombreux jours que des jeunes gens à cheveux longs, vêtus de chemise sale ou de pantalon très moulant et des jeunes femmes en boubou ou portant un voile de coton. Le bruit des conversations parvenaient jusqu’à nos deux voyageurs ; il semblait qu’on parlât des siècles de barbarie mais- chose incroyable- pour en dresser un portrait flatteur.
Candid.e.s et Roger s’approchèrent, fort désireux de monter à bord et de découvrir cette assemblée de marins d’eau douce qui se permettaient de conspuer ainsi l’humanisme et la Sacro-Sainte Diversité. Dès qu’ils eurent annoncé qu’ils revenaient de Nongria, on les autorisa à monter à bord. Aussitôt, ce fut un éblouissement.
Les convives avaient rejoint leur table et le navire s’était ébranlé, descendant majestueusement le fleuve, au milieu des monuments anciens illuminés. Du fleuve et comme la nuit était tombée, il était impossible d’apercevoir les dégradations réalisées sur le paysage urbain par les sbires de madame Razagogo et une douce atmosphère vieille-monachiste régnait.
Candid.e.s et Roger prirent place lorsque le premier orateur prit la parole. Cet orateur , fort laid et légèrement obèse, avait cependant un bel organe et une magnifique élocution, bien qu’il roulât un peu trop les r d’après le vieil historien. Son discours portait sur la nécessité de résister à l’humanisme et de sauver les vertus de la patrie, ce qui ne laissa pas de surprendre Candid.e.s. Des applaudissements nourris suivirent l’allocution et chacun devisa gaiement sur l’espoir suscité par les propos de l’orateur. Roger et Candid.e.s approuvaient, heureux de pouvoir enfin parler librement et ils furent rapidement les vedettes de la soirée lorsque l’on sut qu’ils revenaient de Nongria. On les pressa de toutes parts de raconter ce qu’ils y avaient vu et l’on s’extasia longuement sur les merveilles du fascisme.
Enfin, la soirée s’acheva et Candid.e.s et Roger, passablement éméchés mais fous de joie et d’espoir quittèrent le navire pour trouver un gîte. A peine sur le quai, une odeur effroyable les saisit à la gorge. Partout, autour d’eux régnait la pire des bacchanales telle qu’il n’y en eût jamais en enfer. Des congoïdes arrogants traînaient derrière eux de jeunes et blondes donzelles macroniennes fort peu vêtues et les bousculaient dans les flaques d’urine qui coulaient sur les pavés pedzouillais. Partout, on marchait sur les détritus : bouteilles, reliefs de nourriture, sachets de poudre blanche ; un bruit infernal assourdissait nos deux amis, bruit venu de cabarets enfumés et malodorants dans lesquels la masse des jeunes macroniens se livraient à la pire décadence, courant après les rongeurs enfuis des élevages de madame Razagogo et glissant dans des liquides innommables et gluants.
Candid.e.s s’adressa en ces termes à Roger : « Hélas, mon très cher ami ! Vous ne serez plus jamais un véritérianiste seul au monde ! Je vous rejoins dans votre combat et m’engage à ne plus adorer que la vérité. Appelez-moi désormais Candide et foin de l’humanisme et de la Sacro-Sainte Diversité qui ravage mon cher pays de Macronie ! » Et il s’effondra, pleurant à chaudes larmes dans les bras de son ami.
Roger, excessivement ému, le consolait et songeait qu’il était temps pour son jeune disciple d’aborder le pire de la vérité :
« Mon cher Candide, je me dois de vous révéler ce qui fut ma plus grande découverte. Vous croyez vivre en Macronie, n’est-ce pas ?
-Eh bien oui, répondit Candide, c’est le nom de mon pays et je l’aime.
– Détrompez-vous, cher jeune homme, votre pays n’est pas la Macronie. Sachez que les Mercantilis lui ont usurpé jusqu’à son nom et Dieu sait si ce nom était glorieux du temps de l’ère monachiste ! – Comment, sanglotait de plus belle Candide, le mensonge universel a donc aussi détruit le nom de ma patrie ?
– Il ne l’a pas détruit mais il en a fait pour vos concitoyens un objet d’horreur et de dégoût . Ceux-ci ne jurent plus que par la Sacro-Sainte diversité et ont oublié jusqu’à la gloire de leurs aïeux. »
Candide n’y tenait plus, il tremblait de tous ses membres devant les révélations du vieil historien véritérianiste et le suppliait entre deux sanglots de bien vouloir l’éclairer sur le véritable nom oublié de sa patrie.
Roger le pria de s’asseoir , sécha ses larmes et lui dit  d’une voix douce :  » je vois bien que vous êtes prêt à la plus grande des vérités. Calmez-vous, mouchez votre nez, respirez calmement et écoutez. Le nom de Macronie nous vient du plus perfide des serviteurs des Mercantilis , serviteur que le mensonge universel a porté aux nues au point de lui rendre hommage en changeant le nom de notre terre. Ce valet des Mercantilis vivait aux débuts de l’ère démocrate et était leur plus fidèle affidé. Ils lui promirent le pouvoir, la gloire, la puissance et la fortune en échange de ses services. Il remplit parfaitement sa mission et transforma le monde riant des grands monaches en enfer. Il fut grassement récompensé ; toutes les luxures et tous les luxes lui étaient permis mais il mourut dans d’atroces souffrances, victimes d’une maladie défigurante venue d’Africanie et qu’il avait contractée lors d’une soirée de promotion de la diversité. Pour lui rendre hommage, les Mercantilis donnèrent son nom à notre pays. Mais voici le secret : notre beau pays, du temps des grands monaches, s’appelait la Francie et vous comme moi, cher jeune homme, ne sommes pas des macroniens mais des franciens. »
Le malheureux Candide versait de nouveau des torrents de larmes :
« Ô Mélonche ! Ô Mélonche ! Pourquoi m’avoir menti ? Tu étais donc toi aussi au service des Mercantilis ?
Ô chère mademoiselle Lou ! Ô pauvre chère mademoiselle Lou ! Vous voilà entre leurs mains, vous, l’innocence personnifiée, perle parmi les perles, fleur parmi les fleurs ! Hélas ! Que faire ? Où courir ? Où ne pas courir ? Comment sauver mademoiselle Lou, la sublime, la fine, l’intelligente, la gracile mademoiselle Lou des griffes abominables des Mercantilis?
– Cher Candide, votre intention est louable mais sauver mademoiselle Lou me semble une gageure car songez combien de voyages il vous a fallu faire et combien d’horreurs il vous a fallu contempler pour comprendre et voir la vérité. Fuyons vers l’Italianie et la bonne ville de Forzaitalia où nous préparerons une stratégie pour sauver votre délicieuse fiancée ».

Tags:

Derniers articles Le feuilleton

Haut De Page