Candid.e.s 24 : de la Secrétaire du Directeur de la Scène Nationale de Trappes et du salamiste Zigounette

dans Le feuilleton

A peine arrivé à Forzaitalia, Candide envoya un message à Cacambo pour savoir quel était le résultat de sa recherche de mademoiselle Lou. Mais hélas, les jours, les semaines passaient et point de nouvelles de Cacambo ni de mademoiselle Lou et Candide était au désespoir. « Quoi ! disait-il à Roger, nous avons eu le temps de voyager de Dubalais à Pedzouille puis de Pedzouille à Forzaitalia et la belle mademoiselle Lou n’est point venue. Nous n’avons rencontré que misère, décadence et infamie ! Si mademoiselle Lou est morte, je n’ai plus qu’à mourir ! Ah, il valait mieux rester dans le paradis de la Nongria que de revenir dans cette maudite Macronie . Que vous avez raison, mon cher Roger, tout n’est qu’illusion et calamité. »


Rédaction NSP
DOCTEUR HEINRICH

Il tomba dans une mélancolie noire et ne prit aucun plaisir à la fiesta à la mode à laquelle l’avait emmené le bon Roger pour le distraire, ni aux autres divertissements de la ville. «  Vous êtes bien simple, dit le vieil historien, de croire qu’un Cacambo plein aux as grâce à l’or de la Nongria ira chercher votre fiancée à l’autre bout du monde dans un lieu aussi inhospitalier que la Brittanie. Il la prendra pour lui s’il la trouve et s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre et ne reviendra jamais. Je vous conseille d’oublier votre ami Cacambo et votre fiancée mademoiselle Lou. » Roger n’était guère consolant, la mélancolie de Candide augmenta et Roger ne cessait de lui prouver qu’il n’y a ni vertu ni probité en ce monde, excepté peut-être en Nongria, où personne ne pouvait aller.
En discutant de cette matière importante et en attendant mademoiselle Lou, Candide aperçut un jeune salamiste barbu sur la Grand-Place, qui tenait à son bras une fort jolie fille. Le salamiste paraissait frais, potelé, vigoureux ; ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa barbe superbement bouclée, sa démarche fière. La fille était très jolie et chantait. Elle regardait amoureusement son salamiste, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues.
« Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Roger, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’ici sur cette terre, excepté en Nongria, que des infortunés. Mais pour cette fille et ce salamiste, je gage que ce sont de très heureuses créatures. 
– Je gage que non, répondit Roger.
– Il n’y a qu’à les prier à dîner, proposa Candide et nous verrons bien. »
Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment et les invite à venir à leur hôtellerie manger des macaronis, des œufs d’esturgeon et boire du Lacrima Christi. La fille rougit et le salamiste accepta à condition qu’on ne mangeât point de cochon.
La fille suivit Candide en rougissant de confusion et quelques larmes coulaient de ses beaux yeux.
«  Eh quoi, mon cher Candide ne reconnaît plus la secrétaire du directeur de la Scène Nationale de Trappes ? »
A ces mots, Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque là avec assez d’attention, parce qu’il n’était occupé que de mademoiselle Lou , lui dit : « Hélas ! Ma chère enfant ! C’était donc vous qui aviez mis ce cher Dr Mélonche dans cet état ! »
« Hélas, monsieur,
dit la jeune Secrétaire, c’est moi-même ; je vois que vous êtes instruit de tout. J’ai su tous les malheurs arrivés dans notre bonne ville de Trappes, à notre bon Directeur, à son épouse et à votre chère mademoiselle Lou. J’étais fort innocente quand vous m’avez vue. Le directeur qui était mon patron, me séduisit facilement. Les suites en furent affreuses car il était infesté. Si un médecin ne m’avait pris en charge, je serais morte depuis belle lurette. Je fus quelques temps, par reconnaissance, la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage me battait tous les jours impitoyablement ; c’était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les hommes et moi la créature la plus malheureuse du monde d’être battue par une folle et honorée par un laideron. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être la femme d’un médecin. Celui-ci lui donna un jour qu’elle avait un petit rhume une médecine très efficace qui la fit passer en trois jours dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent un procès à monsieur ; il prit la fuite et ce fut moi que l’on mit en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée si je n’avais été un peu jolie. Le juge m’élargit à condition de succéder au médecin. Je fus bientôt supplantée par une rivale, chassée impitoyablement et contrainte, pour survivre, de faire ce métier abominable qui plaît tant aux hommes mais qui est, pour nous les femmes, source de tant de misères. Je vins exercer ma profession à Forzaitalia et passai des mains huileuses d’un diamantaire anversois à celles d’un grec zoophile puis aux griffes d’un politicien de seconde zone pour enfin finir entre les celles du salamiste Zigounette que vous apercevez là-bas, les fesses en l’air, en train de se livrer à ses habituelles salamalecs religieuses. Si vous saviez ce que c’est d’être caressée par tant de mains douteuses, de ne pas toujours être payée ou d’être volée par une rivale moins chanceuse, de se prêter à toutes les manies de ces messieurs et prétendre s’en réjouir avec pour toute perspective en fin de carrière que la vérole et l’hospice, vous diriez que je suis la plus malheureuse des créatures. »
La Secrétaire de feu monsieur le Directeur de la Scène Nationale de Trappes avait ouvert son cœur à Candide et Roger avait déjà gagné la moitié de sa gageure.
Le salamiste Zigounette, revenu à table, finissait avec appétit une belle tranche de gigot de mouton au cumin sans se préoccuper le moins du monde de la conversation.
« Mais, dit Candide à la jeune Secrétaire, vous aviez l’air si gai, si content quand nous vous avons rencontrée ; vous caressiez votre salamiste avec une complaisance naturelle. – Ah monsieur, répondit la jeune femme, j’ai été hier volée et battue par un député macronien et n’ai eu d’autres ressources pour me nourrir que de paraître de bonne humeur afin de plaire à ce salamiste. »
Candide n’en voulut pas davantage ; il avoua que Roger avait raison et attaqua lui aussi le gigot au cumin. Le repas était fort gai et tout le monde riait.
« Mon Frère, dit Candide en s’adressant au salamiste, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit envier, la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur, vous avez à vos côtés une fort jolie fille et vous paraissez bien content de votre état de salamiste.
Ma foi, monsieur, dit le salamiste Zigounette, je voudrais que tous les salamistes fussent au fond de la mer. J’ai tenté cent fois de mettre le feu à la madrassa et de m’enfuir en Nongria. Mes parents me forcèrent, à l’âge de quinze ans, à prendre cet habit ridicule de salamiste car qu’y-a-t-il de plus ridicule qu’une djellabah blanche et une barbe longue d’une aune , tout cela pour laisser leur fortune à mon frère aîné. La jalousie, la bêtise et la crasse habitent dans la madrassa. Je gagne quelque argent par des sermons ridicules écoutés par des imbéciles et je bonimente des bouteilles d’urine de chameau dans les foires afin de pouvoir entretenir quelques filles car, chez nous, elles sont toutes vierges ou moches et il est impossible d’en obtenir une caresse. Un loukoum avarié serait plus affectueux que ces sorcières voilées. Quand je rentre le soir à la madrassa, je pense à me pendre et tous mes confrères pensent de même. »
Roger se tourna vers Candide et lui dit froidement :
« Eh bien, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière ? » Candide donna assez d’or à la jeune Secrétaire et au salamiste pour assurer leur avenir.
«  Je suis sûr, dit-il, qu’avec cela, il seront heureux.
N’en croyez rien, dit Roger, l’argent ne peut faire leur bonheur.
Advienne que pourra, répondit Candide, mais une chose me console, je retrouve des gens que je ne croyais jamais retrouver ; il se pourrait bien qu’après avoir retrouvé la jeune Secrétaire de feu le Directeur de la Scène Nationale de Trappes, je retrouve aussi mademoiselle Lou.
– Je souhaite, dit Roger, qu’elle fasse un jour votre bonheur, mais j’en doute fort.
-Vous êtes bien dur, mon vieil ami, soupira Candide. – C’est que j’ai vécu, affirma Roger. – Mais regardez ces gondoliers ! N’ont-ils pas l’air heureux ? Et le richissime magnat Bill Gatenetti qui vit dans Forzaitalia est certainement heureux.
– C’est que vous ne voyez pas ces gondoliers chez eux, avec leurs mégères et leurs marmots insupportables dit Roger. Quant au magnat, il a certainement lui aussi ses chagrins. Il est vrai qu’à tout prendre, le sort d’un magnat est sans doute plus enviable que celui d’un gondolier mais je gage que la différence est minime.
– Il se dit pourtant que ce magnat n’a jamais été malheureux, je brûle de rencontrer une espèce si rare, répondit Candide. »

Aussitôt, Candide et Roger se dirigèrent vers la luxueuse villa du magnat de la ville afin de solliciter une rencontre.