Candid.e.s 25: visite chez le magnat Bill Gatenetti, richissime forzaitalien

dans Le feuilleton

Candide et Roger arrivèrent en autocar rapide  dans les beaux quartiers de Forzaitalia, et descendirent face au palais du magnat Bill Gatenetti. Les jardins étaient ornés de splendides statues de marbre antique et le palais était d’une belle architecture qui n’avait rien à envier à celle de la Nongria. Le maître du logis, un très bel homme d’environ soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux mais avec peu d’empressement, ce qui surprit Candide mais ne déplut point à Roger.


Rédaction NSP
DOCTEUR HEINRICH

D’abord, deux jeunes filles bien mises servirent dans des coupes en or du chocolat que l’on fit bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer pour leur exquise beauté, leur bonne grâce et leur adresse.
« Ce sont d’assez bonnes créatures, dit le magnat Bill Gatenetti, je les fais quelquefois coucher dans mon lit, car je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de leurs humeurs, de leurs jalousies, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises et des colifichets en or ou en diamants qu’il faut sans cesse commander pour les satisfaire. Non pas que je n’en ai largement les moyens mais je suis las de toutes ces beautés superficielles. Et même ces deux jolies filles commencent fort à m’ennuyer. »

Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue et belle galerie, fut étonné de la grande beauté des tableaux. Il demanda à quel maître étaient les deux premiers. « Ils sont de Picassa, dit le magnat. Je les achetais il y a bien longtemps et fort cher. On dit que c’est ce qu’il y a de plus beau au monde mais ils ne me plaisent point du tout, la couleur en est criarde et le dessin hasardeux. Les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe. Pour moi, il n’y a rien de plus beau que la nature et je n’aimerais qu’un tableau qui donnât une fidèle image de la nature. J’ai tant de tableaux que je ne les regarde même plus. »

Bill Gatenetti , en attendant le dîner, fit donner un concert. Candide trouva la musique délicieuse.  « Ce bruit, dit Gatenetti, peut amuser un quart d’heure ; mais s’il dure plus longtemps, il fatigue tout le monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique d’aujourd’hui n’est plus que l’art de faire du bruit .  J’aimerais peut-être mieux l’opéra si on n’en avait pas fait un monstre qui me révolte. Se pâmer devant un châtré vociférant ou une douairière hurleuse s’égosillant dans un décor de décharge publique face à un public de snobinards emperlousés et incultes me donne définitivement la nausée. Pour moi, j’ai renoncé à toutes ces pauvretés qui sont la gloire des castes fortunées. »

Candide discuta un peu mais Roger approuva entièrement.

On se mit à table et après un excellent dîner, on visita la bibliothèque. Candide, en voyant une Encyclopédie magnifiquement reliée loua le richissime pour son bon goût.
«  Voilà, dit-il, ce qui faisait les délices du bon Mélonche, le meilleur philosophe de Macronie. – Il ne fait pas les miennes, répondit froidement le magnat, on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant mais cette répétition continuelle des Immortels Principes de la démocratie dans des articles qui se ressemblent tous me cause en réalité le plus mortel ennui. J’ai demandé autrefois à de très grands savants s’ils ressentaient le même ennui que moi à la lecture de cet ouvrage : les gens sincères m’ont tous avoué que le livre leur était tombé des mains après quelques pages, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque sous peine de passer pour un cuistre, comme ces médailles rouillées dont on ne fait plus aucun commerce .

– Votre excellence pense-t-elle la même chose des grandes œuvres de notre siècle telles que la Déclaration des droits du Macronien et du Citoyen ? dit Candide.
– Je conviens que quelques passages peuvent être distrayants par leur ironie, en particulier ceux sur l’égalité qui , comme chacun le sait, fait partie du grand mensonge universel mais j’aime mieux lire des contes à dormir debout plutôt que ces fadaises. -Ah ! Voilà un Mussa !s’avisa Candide, pour ce grand homme là, je pense que vous ne vous lassez point de le lire !
– Je ne le lis jamais, répondit Gatenetti, que m’importe les tribulations de pauvres hères dans des immeubles crasseux au milieu de villes défigurées. Aucun intérêt vraiment.
– Quel beau rayon de pièces de théâtre vous avez là, toutes parlant avec la plus grande émotion des tribulations du peuple qui a tant souffert et qui ont tiré des ruisseaux de larmes à tant de spectateurs émus. Je crois qu’un démocrate ne peut que se réjouir à la lecture d’ouvrages si édifiants. -Je serais content, répondit le magnat, de la liberté qui inspire ces merveilleux auteurs si elle n’était pas l’outil de la plus grande propagande Mercantili. Au reste, je dis ce que je pense et je ne me soucie guère de ce que pensent les gens qui m’entourent. Mon argent me protège de tous les imbéciles bien-pensants et je fais régulièrement des dons à des associations humanistes pour préserver ma tranquillité. Ces braves gens s’en servent pour engraisser des hordes de congoïdes analphabètes. Grand bien leur fasse.»

Quand les deux curieux eurent pris congé du richissime magnat :

« Or ça, dit Candide à Roger, vous conviendrez que voilà le plus heureux des hommes, car il est au dessus de tout ce qu’il possède.
– Ne voyez-vous pas, cher Candide, qu’il est au contraire dégoûté de tout ce qu’il possède. Platon a dit que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments.
– Mais, dit Candide, n’y a t-il pas aussi du plaisir à tout critiquer et à sentir des défauts là où tous les autres ne voient que beautés ?
– C’est à dire, répondit Roger, qu’il y a du plaisir à ne pas avoir de plaisir?- Oh !dit Candide, il n’y a donc au monde d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Lou.
– C’est bien. L’espoir fait vivre, dit Roger. »

Cependant, les jours et les semaines s’écoulaient et Cacambo ne revenait toujours pas. Candide était si abîmé dans sa douleur qu’il ne s’avisa même pas que la Secrétaire de feu monsieur le Directeur de la Scène Nationale de Trappes et le salamiste Zigounette n’était même pas venus le remercier.