Candid.e.s 26: d’un souper que Candide et Roger firent avec cinq étrangers et ce qu’il en suivit

dans Le feuilleton

Un soir que Candide, suivi de Roger, allait se mettre à table avec les autres étrangers qui logeaient à l’hôtellerie, un homme au visage couleur de suie lui tapa discrètement sur l’épaule et le prenant par le bras lui murmura : « Soyez prêt à partir ».


Rédaction NSP
DOCTEUR HEINRICH

Surpris, Candide se retourna et reconnut Cacambo. Il n’y avait que la vue de mademoiselle Lou qui pût lui plaire davantage.
Fou de joie, il embrasse son ami :
«  Mademoiselle Lou est ici ! Où est-elle ? Je veux la voir! Mène-moi vers elle que je meure de bonheur à sa vue!
– Mademoiselle Lou n’est pas ici, murmura Cacambo, elle est en Flandria.
– Ah ciel ! S’exclama Candide, en Flandria !
Mais fût-elle en Japonie, je courrais la rejoindre !
Partons sur le champ !
-Nous partirons après souper, reprit Cacambo, je ne peux vous en dire davantage ; je ne suis pas libre, je suis revenu de Brittanie dans les bagages d’un humaniste Mercantili qui me traîne partout car il me prend pour un congoïde. Si jamais il s’aperçoit de mon subterfuge à la suie, je suis perdu. Je vais servir mon humaniste à table, car ces gens-là n’aiment rien tant que d’être servis par ceux qu’ils croient être leurs obligés, cela leur rappelle la Coloniale. Soupez tranquillement et tenez vous prêt à partir ensuite. »

Candide, fou de joie à l’idée de revoir mademoiselle Lou, le cœur tout bouleversé, se mit cependant à table avec Roger et cinq inconnus pauvrement vêtus et qui étaient venus en villégiature à Forzaitalia. Pendant tout le repas, Candide et Roger furent très étonnés d’entendre les cinq convives s’appeler mutuellement Mamamouchi. « Messieurs, dit Candide en s’adressant à eux, voilà une singulière plaisanterie, êtes-vous donc tous monaches ? »
Le premier prit la parole : « je ne suis point un plaisantin et je me nomme Alliess 4,5, je fus monache d’un grand pays d’Africanie qui tomba jadis aux mains des Mercantilis. Depuis, chassé de ma terre et de mon trône, je traîne ma majesté et ma tristesse de par le monde. »£« Quant à moi, dit le deuxième, je me nomme Charles-Henry-Philip-Edouard et je suis l’héritier de la monachie de Brittanie. Depuis que les persisistanais ont investi ma capitale et obligé mes frères à épouser des princesses congoïdes, j’ai pris la fuite et je ne vis plus que d’expédients télévisuels pour mémères nostalgiques. »
Le troisième homme s’exprima lui aussi : «  Mon nom est Milan , 28ème du nom, monache de Cravatie. Les Mercantilis ont fomenté sur mes terres une guerre fratricide et s’enrichissent follement en vendant des armes à tous les camps ennemis. Je suis le plus malheureux de tous les monaches car toute ma famille est morte au combat. »
« Je suis roi des Polaques, affirma le quatrième et l’humanisme triomphant a ruiné les traditions de mon beau pays. Depuis, on y tue les bébés et les vieillards au nom de la liberté. Mon malheur n’a d’égal que la souffrance de mon peuple asservi. »
Il restait au cinquième monache à parler : « Messieurs, je n’ai pas été si grand seigneur que vous mais je suis monache tout de même. Je gouvernais la petite île de Corsica. On m’a appelé Grand Mamamouchi, à peine maintenant me donne-t-on du Monsieur ; ma terre est aux mains des brigands et je crains pour ma vie. »

Candide fut pris de pitié et distribua quelques subsides aux anciens monaches. A peine sortait-on de table que cinq autres Sérénissimes Altitudes déchues se présentaient pour souper. Candide, tout préoccupé par son voyage vers mademoiselle Lou et la Flandria ne s’en aperçut même pas et courut retrouver Cacambo.

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