Candid.e.s Chapitre XI : histoire de la vieille

dans Le feuilleton

« Je n’ai pas toujours eu l’oeil chassieux et la fesse molle, mon nez n’a pas toujours frôlé mon menton et mes seins n’ont pas toujours embrassé mes genoux. Sachez que j’étais une très grande star. On m’encensait sur toutes les télévisions de la Macronie, les tabloïds vendaient des milliers d’exemplaires grâce à moi et des centaines de jeunes filles s’inscrivaient aux réunions Weight Watchers tout en claquant le fruit de leur travail en chirurgie esthétique rien que pour tenter de me ressembler.

Rédaction NSP
DOCTEUR HEINRICH

J’étais la beauté, la grâce, la distinction et j’évoluais au milieu des plaisirs, des respects et des espérances dans un univers rose à paillettes. J’inspirais l’amour ! Grâce à mon chirurgien, le docteur Rosenberstein, ma gorge s’amplifiait, atteignant le 110 E et attirant tous les regards et les hommages. Une gorge et des fesses de Vénus callipyge, des lèvres siliconées pour le baiser, des yeux aux longs cils de biche qui brillaient de toute la scintillation des projecteurs de cinéma. Les habilleuses de la télé qui s’occupaient de moi tombaient d’extase en me voyant nue par devant et par derrière et tous les hommes auraient souhaité être à leur place.

Je fus fiancée à un grand nom du football, aussi beau que moi, pétri de douceurs et d’agréments, propriétaire de douze Rolex en or et diamants , de quatre Ferrari roses et d’un château en Espagne. Je l’aimais follement, comme on aime la première fois, et nous volions de fête en fête, de gala en gala, de festival en festival. Le champagne coulait à flots dans tous les clubs de nuit que nous honorions de notre présence. Les vendeurs de réclame léchaient la trace de nos chaussures en croco et les paparazzis restaient parfois éveillés soixante-douze heures d’affilée pour saisir un de nos baisers. Hélas, mon beau footballeur mourut brusquement d’une overdose de sucre en poudre , un soir de fiesta chez Castel. Désespérée et prête à tout pour oublier mon malheur, je décidai de me lancer à corps perdu dans l’aventure du célèbre jeu de Télé Réalité Survivaliste que vous avez tous connu.

Mon producteur, Marcel Levy, tenta de m’en dissuader. En effet, une telle aventure pouvait me coûter ma célébrité si je perdais et les épreuves de ce jeu étaient si dures que bien peu arrivaient au bout. Marcel craignait que je ne vendisse plus de réclame après une défaite télévisuelle , ce qui le contrariait fort car il touchait un pourcentage de 75 % sur mes gains et veillait ainsi jalousement sur mes intérêts.

Mais n’écoutant que mon chagrin, je passai outre ses avertissements et annonçai derechef à tous les tabloïds mes intentions survivalistes. Ce fut un déchaînement dans la presse, les paris allaient bon train sur mes capacités de résistance mais galvanisée par le souvenir de mon beau footballeur et pour honorer sa mémoire, je me précipitai vers ce qui allait être ma perte.

L’équipe du jeu, les candidats et moi-même nous nous embarquâmes un beau matin ensoleillé vers l’île des Survivalistes.

A peine arrivés dans l’île, tous les candidats furent contraints de se mettre nus devant les caméras afin de prouver au public derrière son petit écran qu’ils n’avaient rien emporté pour tricher. Je laissais lentement tomber à terre ma robe Vuitton, avec un art consommé de l’effeuillage et exhibait ma splendide anatomie aux cameramen fous de joie. L’équipe du jeu procéda aux vérifications d’usage en nous enfonçant le doigt dans un endroit que seul mon beau footballeur avait visité et que la décence m’interdit ici de préciser, afin de contrôler totalement notre honnêteté. Un candidat fut impitoyablement éliminé et jeté à la mer sous les huées pour avoir caché un briquet en ce lieu secret. Puis nous fûmes lâchés, toujours nus dans la forêt avoisinante avec mission de gagner le plus vite possible et par tous les moyens l’autre côté de l’île situé à 400 kilomètres de là. Cette île avait ceci de particulier qu’elle était inhabitée et ne comportait aucune des commodités nécessaires à la vie civilisée. Des caméras étaient installées partout afin d’épier nos moindres mouvements. A peine sous les arbres, je fus entreprise par deux candidats fort musclés et fort bien pourvus par la nature qui me firent presque oublier mon héros footballistique. Cependant, nos ébats nous avaient ouvert l’appétit et il fallut chasser pour se nourrir, ce dont j’étais bien incapable. Les deux musclés improvisèrent un arc et des flèches et attrapèrent fort adroitement un vieux lapin suicidaire et myxomatosé dont j’obtins de grignoter une cuisse crue en échange de menus services buccaux. Nous nous endormîmes sous les étoiles, nus comme des vers et souvent sucés par les moustiques. Ma peau d’albâtre commençait à se couvrir de plaques rouges ce qui ne convenait guère, vous l’avouerez, aux caméras qui nous observaient.

Lorsque je m’éveillais au petit matin, le cheveu sale et la peau tachetée, j’avais un peu perdu de ma superbe d’autant plus que les candidats qui m’accompagnaient, appliquant la politique du chacun pour soi, avaient pris la poudre d’escampette, me laissant seule dans la jungle hostile. Nue , couverte de terre et me grattant jusqu’au sang, je repris mon chemin lorsque je fus rejointe par un troisième candidat, un nègre abominable, qui se jeta sur moi pour satisfaire une envie pressante. J’appris plus tard que des scènes semblables se déroulaient dans toute l’île et que les candidats les plus jeunes et les plus beaux, garçons ou filles, subissaient les mêmes assauts de sbires de l’équipe du jeu déguisés en candidats, afin de tester leur résistance. Echappant à mon persécuteur, je me traînais sous un oranger et étanchais ma soif à un ruisseau qui courait sous les arbres. J’y tombais d’effroi, d’horreur, de lassitude et de faim et je m’endormis. J’étais dans cet état de faiblesse quand j’ouvris les yeux en sentant quelque chose s’agiter sur mon corps. Je vis un homme blanc et de bonne mine qui soupirait et murmurait entre ces dents : « Je n’y arriverai jamais ! »