Christophe Lavigne : « De 14-18 découle l’état misérable de notre continent, de la France »

dans Entretiens

Route de bataille. C’est le nom de l’ouvrage que vient de publier Christophe Lavigne. Il y conte l’étrange voyage d’un couple de jeunes mariés qui décide de prendre la route et de se diriger vers Verdun pour célébrer leurs noces, s’efforçant de suivre les traces des hommes s’étant battus là-bas. Rencontre avec un auteur plein de sensibilité.

Klara Von Kustniz
Klara Von Kustniz

Vous avez décidé d’écrire sur le centenaire de la Première Guerre mondiale. Est-ce un événement qui vous touche particulièrement par l’histoire familiale ou vous sentez-vous simplement concerné en tant que français ?

Christophe Lavigne : Tout d’abord, merci de m’ouvrir vos colonnes. C’est un réel plaisir que de répondre à vos questions. Pour ce qui est de mon intérêt pour la Grande Guerre, je n’ai découvert que récemment qu’un de mes ancêtres était tombé au feu, dans les derniers jours du conflit. Il se prénommait Fernand Méhaule. Néanmoins, par ce drame, je ne sors pas du lot. En effet, ils sont plus de 1.400.000 français à avoir perdu la vie lors de cette conflagration terrible. Au fond, quasiment chacune des familles de ce pays possède un ou plusieurs ancêtres tués entre l’été 14 et l’automne 18.
Plus qu’un drame français, cette guerre est une véritable épopée européenne. Une tragédie pure, où s’opposèrent les intérêts nationaux et les intérêts civilisationnels. En tant qu’Européen s’efforçant de connaître et maîtriser les fondamentaux de ma civilisation, l’intérêt pour ce conflit ne peut-être qu’automatique.
Cette guerre est très certainement l’évènement majeur du dernier millénaire. De lui découle l’état actuel (objectivement misérable) de notre continent et donc de la France.

Vos personnages partent en voyage de noces à Verdun, ce qui est pour le moins original. S’agit-il d’une histoire vécue ?

C.L : Il s’agit d’un récit de voyage autobiographique. Ma femme et moi-même avons en effet décidé, en 2016 (année du centenaire de la bataille de Verdun), de nous rendre à Verdun pour notre voyage de noces. Les évènements relatés dans le livre s’efforcent d’être fidèles à la réalité vécue lors de ce périple.

Vous décrivez les lieux avec une topographique précision ce qui provoque chez le lecteur une  grande émotion. Pensez-vous qu’il soit indispensable de susciter l’émotion pour révéler la réalité de ce qui fut un massacre ?

C.L : Je m’efforce, par les mots, de susciter une émotion forte, brutale, tout en tentant de maintenir une certaine forme de pudeur. C’est un exercice délicat. J’ai aussi tenté de mettre en avant la dimension technicienne de cette guerre. Pour moi, c’est très justement cette dimension technique, implacable, qui est venue imprimer sa marque sur les lieux de cette guerre. Il suffit, à Verdun, d’observer les sols pour comprendre le pouvoir de l’obus…

Votre livre, qui pourrait paraître pessimiste au premier abord, est en réalité une ode à la vie, en particulier par l’omniprésence de la nature.  Souhaitiez-vous offrir aux lecteurs un véritable voyage initiatique vers un renouveau de l’esprit français ?

Ce livre porte en lui différents buts. Comme vous l’avez perçu à travers sa lecture, il ne s’agit aucunement d’un texte pessimiste. Sommes-nous, néanmoins, les héritiers d’une tradition optimiste ? Je ne le crois pas. C’est le pessimisme créateur qui est justement mon moteur. L’Idée était de mettre en lumière le fossé immense séparant ma génération (je suis né en 1990) est celle des hommes ayant combattu dans cette conflagration hallucinante. 100 années nous séparent… 100 ans seulement ! Or, en ces 100 années, toutes les valeurs semblent avoir été inversées.
Notre époque est éminemment triste et grise, elle sonne comme une fin. Néanmoins, en nous inspirant des valeurs portées par les combattants de la Grande Guerre, nous pouvons recréer nos propres normes, des normes solides. Celles du poilu ou de l’officier germanique me semblent être de bonnes normes.
Il faut savoir se donner une forme. Je pense que les individus qui auront su se donner une forme intérieure solide et exigeante peuvent réussir dans le monde de demain.
Ce voyage a été vécu comme une forme de pèlerinage, une sorte de tentative pour respirer un air vivifiant, empli peut-être d’odeur de cadavres, mais aussi absolument héroïque et désintéressé.

Quel est le chemin, sans aucun doute,  caillouteux,  qui vous a amené à l’écriture ?

C.L : Mon parcours est complexe et est le produit de l’époque. J’ai grandi dans une famille recomposée, sur les bords du Léman. Puis j’ai évolué durant quelques années dans le domaine du renseignement militaire. Une profonde dépression m’a conduit à préparer des actions contre des mosquées en 2013, mais j’ai été arrêté. J’ai connu la prison et les ennuis de justice, ce qui m’a donné du temps pour écrire mon premier livre, un roman (Les diablesses de Castille). J’ai ensuite décidé de rebâtir ma vie en région bordelaise. Aujourd’hui je suis marié et père d’un petit garçon. Je vis à la campagne, au milieu des pieds de merlot. Je me consacre au travail, à l’étude, à la rénovation de ma maison. J’ai mis de côté les projets activistes.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour vous faire éditer ?

C.L : La nature étrange de ce texte, à cheval entre récit de voyage et réflexions sur la nature profonde de la civilisation européenne, ne peut que susciter, au premier abord, qu’une forme de circonspection. Qui plus est éditer un auteur ayant un passif « lourd » (au fond je n’ai rien fait d’extraordinaire) peut être considéré comme une forme de risque par un éditeur. Au final, après recherche, la voie de l’autoédition m’a semblé être la bonne solution pour diffuser ce texte.

Quels sont vos autres projets d’écriture ?

J’en ai plusieurs ! Avant de reprendre l’écriture, je compte faire une pause de quelques mois, ce afin de me consacrer à mes études (je viens d’entamer des études d’histoire) et à mes activités professionnelles. Néanmoins deux projets me tiennent à cœur. Je compte écrire un roman d’anticipation traitant de l’univers des pandémies et de la technoscience, le tout sur fond d’effondrement civilisationnel.
Ensuite, peut-être, une autre fiction où j’aimerais faire suivre avec mes lecteurs le parcours d’une arme à feu à travers les époques, un revolver ayant été fabriqué fin XIXe et qui nous conduirait, qui sait, sur d’autres astres que la planète Terre…

 

 

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