Et le 13 septembre 1916 à Erwin Mary, l’éléphante, a été lynchée…

dans Réflexions & Histoire

« Les États-Unis d’Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence, sans jamais avoir connu la civilisation. »


Rédaction NSP
Claude Timmerman

Une formule fort connue, qui n’a pourtant pas de paternité avérée, même si elle a souvent été revendiquée…
Dès 1841, une version proche de la citation actuelle est déjà repérée, extraite de « Histoire des progrès de la civilisation en Europe » d’Hippolyte Roux-Ferrand 1
En 1932 Le Washington Post, le 16 juillet traduit cette formule à partir d’un article de « La Liberté » sans en citer d’auteur : “Americans are the only race which passed directly from barbarism to decadence without knowing civilization.”
Ce que nous pourrions traduire par : « Les Américains constitue la seule race qui soit passée directement de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation. »
De nombreuses célébrités s’en verront endosser la paternité : George Bernard Shaw, Oscar Wilde, Winston Churchill, Georges Clemenceau, John O’Hara, Albert Einstein, etc…Pour notre part nous nous arrêterons à Albert Enstein, bien connu pour une autre formule qui fera synthèse avec la précédente pour illustrer le fait divers qui nous occupe : “Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue.”
En ce 13 septembre nous pouvons célébrer un triste anniversaire  celui d’un lynchage abject cumulant en l’humanité ses pires travers : barbarie et bêtise… On peut y ajouter deux qualités toutes aussi humaines qui vont avec : haine et cruauté… (Nous y reviendrons cette fin de mois avec les exploits des « libérateurs » dont on fête le 75eme anniversaire !).
L’année qui nous occupe ici est 1916… En Europe c’est une autre guerre, une autre sauvagerie qui se déchaîne.
Aux Etats-Unis à Erwin, obscure petite bourgade du Tennessee, dans la forêt nationale de Cherokee, ce sera l’explosion de la bêtise haineuse la plus abjecte et la plus cruelle…
Tellement effarante que s’il n’y avait pas de photos l’attestant, on n’y croirait pas !
Au début du XXeme siècle, ce n’était pas encore très courant de voir des éléphants aux USA chacun avait en mémoire l’odyssé de Jumbo, l’éléphant roi de Barnum, mort en 1885 (percuté par une locomotive).

Un cirque avec des éléphants, c’était le succès assuré !

En cette fin d’été 1916, des affiches annonçant l’arrivée du Sparks Brother’s Circus tapissent les murs de la ville de Saint-Paul, en Virginie (Etats-Unis). Ces publicités promettent un spectacle “divertissant, instructif et moral” : des hommes statues, des lions de mer dressés, mais surtout ce qui doit être l’attraction principale : une troupe d’éléphants.
Walter Eldridge, un vagabond surnommé “Red” (Rouge) en raison de ses cheveux roux, cherche du travail et il tente sa chance auprès de Charlie Sparks, le directeur du cirque.
Celui-ci, malheureusement, a justement besoin de quelqu’un pour compléter le groupe de soigneurs des éléphants et il l’engage en toute inconscience…
Walter Eldridge qui n’a aucune formation sur la question, apprend le métier auprès des autres soigneurs. Ses collègues, cependant, remarquent que le nouveau manque de patience avec les animaux : s’il s’entête à terroriser les bêtes avec la baguette cinglante qu’il a toujours à la main, ils estiment qu’il finira par avoir des problèmes….
Deux jours après son embauche seulement, le 12 septembre, un premier incident éclate alors que les éléphants, qui ont besoin de se rafraîchir, sont conduits jusqu’à une réserve d’eau où ils pourront s’asperger. (Les événements tragiques de cette journée peuvent être reconstitués grâce à des témoignages, enregistrés sur bandes audio conservées aux Archives de l’East Tennessee State University).
Eldridge conduit le leader du troupeau, une femelle d’une trentaine d’années baptisée Mary.
Soudain, celle-ci aperçoit un melon sans doute tombé d’un camion, sur le bord du chemin. Elle s’arrête et allonge la trompe pour attraper le fruit. Aussitôt, Eldridge tente de la faire repartir en lui tapant rageusement sur la tête avec sa trique.
Or Mary est connue pour sa douceur et a toujours été traitée avec gentillesse. Elle n’a jamais été brutalisée. Surprise, elle lance un barrissement de douleur, saisit Eldridge avec sa trompe, le soulève dans les airs et le balance au loin…
Un avertissement dont cet abruti ne saura pas tenir compte…
Pire, l’après-midi, au cours du spectacle, Eldridge, qui rumine sa rancœur, mène Mary (qui est la matriarche leader du groupe) durement. Au moindre écart de cette dernière, Eldridge en profite pour lui donner un mauvais coup de trique.
(On peut s’étonner d’ailleurs de ce que Mary, la cheffe de troupe, ait été confié à un individu brutal et totalement inexpérimenté.)
Mais personne n’intervient pour empêcher Eldrige de prodiguer ces coups aussi intempestifs qu’injustifiés.
Tant et si bien que l’éléphante s’énerve tandis qu’Eldridge la frappe de plus belle, jusqu’au moment où Mary, une nouvelle fois, saisit le « dresseur » et le projette dans la sciure de la piste.
Avant que les autres cornacs n’aient le temps d’esquisser le moindre geste, et qu’Eldridge ne puisse se relever, l’éléphante fonce droit sur lui.
Elle appuie alors sa patte sur la tête du « dresseur » qui éclate comme une pastèque…
Tandis que le personnel du cirque évacue les éléphants dans la panique, la foule se déchaîne :  “A mort l’éléphant tueur !”
Certains hystériques déchargent même leur révolver dessus, mais en vain : la peau du pachyderme ne laisse pas pénétrer ces balles !
Le directeur du cirque, comme il l’expliquera plus tard, commence à craindre le scandale et surtout qu’on lui retire l’autorisation de produire des éléphants, ce qui compromettrait l’avenir de son cirque. (Le pognon d’abord bien sûr !)
Par lâcheté, se sentant menacé il estime ne pas d’autre solution que de céder à la vindicte populaire et de livrer Mary… Il suggère même qu’on la pende, « comme un bandit de grand chemin » (sic !).
(La mécanique est toujours la même : on retrouva cette attitude de soumission lâche et honteuse des élus et des « responsables locaux » face à la foule déchaînée lors des « exécutions » abjectes perpétrées durant l’épuration…)
Cette folle idée de pendaison de l’éléphante fait finalement l’unanimité même si techniquement elle semble irréalisable.
Mais quand la bêtise et la haine se conjuguent le génie humain éclot dans toute sa splendeur…
Quelqu’un a une idée : Erwin, une ville voisine du Tennessee, possède une grue ferroviaire (à vapeur à l’époque) qui sert à décharger les trains de charbon. L’engin, d’une centaine de tonnes, est bien sûr capable de soulever Mary…
Le lendemain du drame, 13 septembre 1916, le cirque Sparks se met donc en route pour Erwin.  Pour « rentabiliser le voyage » (sic), une représentation aura lieu en début d’après-midi : la pendaison après le spectacle sera offerte en prime…
A 16 heures, sous une pluie fine, Mary encadrée de quatre autres éléphants sont conduits du côté de la gare. (Mary ne se laisserait mener nulle part seule.) Arrivée sur les lieux de son supplice, les dresseurs attirent leurs pachydermes en leur donnant de la nourriture tandis qu’on entraîne Mary jusqu’au au pied de la grue. 3000 personnes, dont une majorité d’enfants, sont venues assister à la mise à mort de “Mary la meurtrière”.
C’est un pompier de la ville, Sam Harvey, surnommé Harvey-N’a-qu’un-œil, qui a été désigné pour faire office de bourreau. Avec l’aide d’un dresseur, il passe une chaîne autour du cou de Mary dont l’autre extrémité est reliée au crochet de la grue.
On embraye le treuil, la chaîne se tend puis l’éléphante est soulevée du sol…
Quelques secondes plus tard, dans un sinistre craquement, la chaîne cède et Mary s’effondre sur le sol, elle a la hanche brisée, et, sonnée, est incapable de faire le moindre mouvement.
Un employé du cirque se précipite et grimpe sur son dos pour lui passer une chaîne plus solide autour du cou. Le treuil est remis en action et Mary est soulevée une nouvelle fois.
L’animal se débat désespérément, étranglé, suffoquant, au bout de la chaîne sous les vivats de la foule qui exultait…
Et cela durera longtemps…
Quand on connaît l’anatomie des éléphants et la structure anatomique massive de leur cou, on comprend que l’étrangement d’un éléphant est pratiquement inimaginable !)
Trente minutes plus tard, la grue redescendra enfin le corps.
Mary ne bougeait plus : cette fois–ci elle était bien morte !
On a raconté que le corps de Mary avait été enterré à l’endroit où se trouve aujourd’hui le tribunal d’Erwin. C’est faux. Il aurait fallu pour cela la transporter sur plus d’un kilomètre et demi depuis le lieu de son exécution, ce qui n’était pas envisageable à l’époque. On s’est en fait contenté de creuser, à l’aide d’une pelle mécanique, une fosse tout à côté de la voie de chemin de fer, d’y faire rouler la dépouille de Mary avant de la recouvrir de terre.
Aucune marque, aucune stèle.
Rien n’indique l’endroit du forfait ni le lieu exact de la tombe de cette condamnée à mort de cinq tonnes.
« victime de la brutalité d’un dresseur aussi bête qu’inexpérimenté et de la haine de la populace ».
Cela lui ferait une belle épitaphe…
Si quelqu’un prenait la peine de faire un passage avec un radar de sol, à Erwin près de l’ancienne gare en bordure de la voie ferrée, on retrouverait immanquablement l’endroit où Mary est enterrée…
Mais sans doute trop honteuse du forfait dont elle fut le cadre, la municipalité préfère oublier aujourd’hui d’en perpétrer le souvenir.
Cet article n’a d’autre prétention que de le faire savoir précisément pour éviter de l’oublier…

 


 

  1. Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l’ère chrétienne jusqu’au XIXe siècle, Volume 6, chapitre 3ème, p.72 – Par H. Roux-Ferrand, 1847.

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