Finissons-en avec tous les racismes!

dans Tour d'horizon

Nous signalons à nos lecteurs vegans, antispécistes ou bien-pensants (s’il y en a)  et ce, afin d’éviter toute confusion de la part des mal-comprenants, que le texte ci-dessous, paru en  1957, dans le journal Rivarol appartient au registre de l’ironie.


Rédaction NSP
Par Pierre-Antoine Cousteau

Le 19 janvier 1956, le citoyen Amrane Brahim, âgé de 33 ans, né natif de la France nord-africaine, avait eu un menu différend avec une personne au visage pâle, débitante de tabac à Rueil-Malmaison.
À la suite de quoi, il avait fallu transporter à l’hôpital ladite débitante dont le visage (pâle) était sérieusement modifié. Par surcroît- mais c’est là, bien sûr, une simple bagatelle- Amrane Brahim s’était  indemnisé de son dérangement en vidant le tiroir-caisse.
La semaine dernière, des juges à l’entendement étriqué ont condamné le citoyen Brahim à dix ans de travaux forcés. Disons-le tout net, la rigueur d’un pareil verdict confond.
Car s’il est exact que le citoyen a été condamné pour vol et violences et s’il est non moins exact que les évidences matérielles sont contre lui et qu’il est ainsi tombé, à la lettre ,sous le coup de la loi, ce qui compte dans une république acquise aux Lumières, c’est beaucoup plus l’ esprit que la lettre, beaucoup plus l’accomplissement du devenir historique qu’une soumission au rite d’un formalisme juridique péniblement petit bourgeois.
Il va de soi que si le citoyen avait frappé la débitante uniquement pour socialiser son tiroir-caisse, ce geste peut-être prématuré, peut-être un peu vif serait tant soit parfaitement légitime puisque la plus-value capitaliste est une entrave permanente à l’harmonieux épanouissement de l’humanité mais tel n’est point le cas et, devant le tribunal et  par le truchement d’un interprète, le citoyen Brahim a ramené les choses à leurs véritables perspectives. « Elle n’a pas voulu m’embrasser quand je lui ai demandé, a-t-il dit, alors cela m’a rendu furieux. »
Assis la débitante n’avait pas voulu embrasser son coloured consommateur qui avait dû, j’ imagine, exprimer sa requête par gestes puisqu’il a la coquetterie de ne point user d’un idiome aussi vulgaire que le français. Ce faisant cette commerçante féodale s’est livrée purement et simplement à l’acte le plus vil que l’on puisse concevoir, elle a fait de la discrimination raciale, de la ségrégation, elle s’est rabaissée au rang des monstres de la Virginie et de l’Union sud-africaine.
Or si le citoyen Brahim ignore notre langue, il est imprégné de toute évidence de culture française, il s’est merveilleusement assimilé ce qu’on appelle pour notre gloire les « idées françaises » et notamment la plus belle de ces idées françaises, celle qui fait de l’interpénétration entre personnes humaines d’épidermes diversement pigmentés un impératif formidablement catégorique.
A la rigueur, on tolère encore, malgré les progrès du rock’n’ roll et les efforts libérateurs conjugués de Simone de Beauvoir et de Brigitte Bardot, qu’une demoiselle blanche  refuse les hommages d’un garçon blanc même culotté de blue-jeans et et coiffé à la Titus mais là s’arrête son libre arbitre. Si elle éconduit  aujourd’hui le neveu de l’oncle Tom, elle se retranche de l’humanité éclairée et elle perpétue de dégradants préjugés colonialistes. Elle commet un humiliant attentat contre la dignité de leur monde elle ne doit pas s’étonner ensuite d’être justement flétrie par tous les penseurs de Saint-Germain-des-Prés (qui à vrai dire, évitent plutôt, mais sans doute par humilité, de marier leurs filles à des gendres de couleur.)
Repoussé par la débitante, le citoyen  Brahim était donc en droit de se sentir gravement injurié. iI était en état de légitime défense, sa fureur était pleinement justifiée.

Voilà ce que, pour notre honte, des juges français n’ont pas compris.

C’est qu’hélas en dépit  des efforts magnifiques que multiplie notre intelligentsia progressiste pour hisser le peuple français par de judicieux croisements jusqu’à une sorte de perfection  proprement brésilienne, il reste encore à débroussailler tant de préjugés qu’à aucun moment notre vigilance ne doit se ralentir. Monsieur Madaule dont on sait  la vertigineuse intelligence, a donc bien raison d’écrire dans LE MONDE que « rien n’est plus urgent aujourd’hui que la dénonciation du racisme sous quelque forme qu’il se présente. »
Rien de plus urgent en effet. Et Monsieur Madaule a encore bien plus raison de nous mettre en garde dans le même article contre cette forme du racisme « plus subtile mais guère moins dangereuse qui consiste à tenir pour inférieurs des peuples dans la civilisation est simplement différente de la nôtre. »
Or dans le temps même où paraissait cet article, les gazettes de la république reproduisaient un télégramme d’agence de Durban annonçant  le procès d’un gentleman haut de couleur qui avait dévoré en famille une jeune fille préalablement rôtie. La dépêche ne précisait pas si le gentleman préférait le bifteck de jeune fille bleu, saignant ou à point. Mais, dans son laconisme, elle laissait pressentir une civilisation qui, selon l’heureuse expression de M.Madaule du MONDE , est « simplement différente de la nôtre ». L’idée d’attribuer ( par exemple) une supériorité quelconque à un étudiant d’Oxford sur le dégustateur de jeune fille est tellement sacrilège qu’on ne saurait si arrêter. Il est bien possible que le sorcier de la tribu dudit dégustateur soit différent de Michel-Ange, de Beethoven ou de Stendhal, mais il ne leur est certainement pas inférieur.
Une bonne fois pour toutes, il est entendu que tous les hommes se valent et je concède bien volontiers à M. Madaule qu’il ne vaut pas plus qu’un balayeur kabyle. Je demeure, toutefois, chagriné de voir que les beaux esprits qui rompent tant de lances pour la polyvalence des bipèdes hésitent à galoper jusqu’aux conséquences extrêmes de leurs syllogismes. Si « le plus urgent » est de pourfendre le racisme sous toutes ses formes, qu’attend-on pour s’attaquer à un racisme d’autant plus odieux qu’il est plus communément admis, le racisme dont on continue, en plein siècle de lumières à accabler les personnes animales !
J’observais l’autre jour , non sans émoi, une chienne caniche que sa maîtresse ( qui pourtant lit peut-être l’EXPRESS !) avait affublée d’une ceinture de chasteté, marquant ainsi une volonté de discrimination raciale et un mépris des libres options sexuelles dont les âmes hautes ne peuvent qu’être navrées. Au nom de quels préjugés médiévaux peut-on contrarier les aspirations qui portent tout naturellement les chiennes caniches à réaliser, à vue de nez ( si j’ose dire) avec des mâles point fatalement caniches? Pourquoi une levrette devrait-elle refouler ses réactions émotionnelles et serait-elle empêchée de mettre bas  des portées  de demi-pékinois? Puisque tous les hommes se valent, se valent aussi sans distinction de poil, sans distinction de peau, tous les chiens.
Et ça n’est pas moins vrai pour toutes les autres espèces sur lesquelles des éleveurs réactionnaires exercent une vigilante tyrannie, qu’ils condamnent aux atrocités de la ségrégation les poules, les vaches, les moutons, les chevaux.
Je sais bien, parbleu, que si la mère de Gélinotte avait eu des faiblesses pour un soupirant percheron, notre glorieuse jument nationale ne ferait pas flotter les trois couleurs de l’élevage « bien de chez nous ». Mais est-ce une raison et doit-on sacrifier à l’efficience un aussi sacré principe? Pourquoi d’ailleurs, les chevaux de labour demeurent-ils exclus des courses d’Auteuil ?
Qu’il s’agisse, en l’occurrence, de personnes animales et non de personnes humaines ne change rien à l’affaire. L’égalité, comme la révolution, est un bloc infrangible que le moindre accroc risque de démanteler. De même que la cruauté à l’égard des animaux  incline à la cruauté à l’égard des êtres humains et doit être comme telle condamnée, les procédés de reproduction sélective, donc les espèces animales sont tourmentées, ne peuvent qu’encourager parmi les espèces humaines une damnable  discrimination.

Puisque le plus urgent est d’extirper toutes les formes du racisme, attaquons hardiment le mal à sa base, supprimons le racisme des éleveurs de chevaux et de volailles. Il y a là une grande œuvre à accomplir. Elle est à la mesure de M. Madaule du MONDE. Il me saura gré de la lui avoir signalée.

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