J’accuse de Roman Polansky décrypté

dans Réflexions & Histoire

Monique Delcroix est l’auteur d’une étude incontournable sur l’affaire Dreyfus. Elle livre aux lecteurs de NSP son analyse du film.


Rédaction NSP
Clotaire de La Rue

Qu’avez vous pensé du film de Roman Polanski ? Donne-t-il une juste idée de l’affaire Dreyfus ?
Monique Delcroix :  Le film est plutôt agréable à voir, beaux décors, très bons acteurs. Mais les spectateurs n’apprennent rien sur la ténébreuse affaire Dreyfus, présentée selon la version officielle (comme l’annonce le titre, reprenant celui de Zola, Polanski accuse l’armée d’avoir laissé condamner un innocent) et uniquement du point de vue du lieutenant-colonel Picquart, incarné par Jean Dujardin.

Pourriez-vous nous  nous rappeler les grandes lignes de l’affaire ?
M.D : Le capitaine Dreyfus fut condamné à la détention à perpétuité en décembre 1894 pour trahison, à partir d’une liste de notes, le fameux bordereau, subtilisée dans la corbeille à papier de l’attaché militaire allemand, le major von Schwartzkoppen. Les sujets apparemment communiqués à l’Allemagne, au cœur des secrets militaires, semblaient venir d’un officier d’État-major ayant effectué des stages dans différends bureaux du ministères. C’est ainsi que les soupçons se portèrent sur Alfred Dreyfus dont le parcours correspondait aux recherches, qui avait laissé une mauvaise impression et dont l’écriture ressemblait fort à celle du bordereau. Ensuite, tout fut mené très vite, trop vite. Un dossier insuffisamment instruit, un procès entaché d’une irrégularité grave (un dossier secret communiqué aux juges à l’insu de l’avocat), les protestations d’innocence de Dreyfus : les ingrédients pour un rebondissement de l’affaire étaient là.
Au printemps 1896, Picquart, devenu chef du service de renseignements, soutient avoir découvert que le véritable coupable était le commandant Esterhazy. Il ne parvient pas à en convaincre ses supérieurs et ce n’est qu’à l’automne 1897 qu’éclate la véritable Affaire, celle qui va déchirer la France. La famille et les amis du condamné dénoncent Esterhazy par voie de presse, obtiennent son procès qui se solde par un acquittement d’où le « J’accuse » éponyme du film, article de Zola du 13 janvier 1898. Les passions pro et anti militariste se déchaînent. En août 98, la découverte d’un faux parmi les documents mentionnés au procès Zola, suivi du prétendu suicide de son auteur présumé, le colonel Henry, conduit à la cassation du verdict de 1894. A l’issue du procès en révision à Rennes (août 1899) Dreyfus est à nouveau reconnu coupable, demande et obtient sa grâce. L’affaire n’est relancée qu’en 1903 pour des raisons politiques et en 1906 le verdict de Rennes est cassé sans renvoi. C’est donc une juridiction non militaire qui met Dreyfus hors de cause, en affirmant la culpabilité d’Esterhazy – dont le cas ne lui était pas soumis !- et en décrétant que plus rien ne subsistait à l’encontre de Dreyfus, ce qui laissait le mystère entier.

L’antisémitisme est très présent dans le film. Quel fut sa place réelle ?
M.D : C’est évidemment la tarte à la crème des historiens conformistes ! Polanski ne s’en prive pas, en particulier avec une scène délirante, lors de la condamnation de Zola, montrant un magasin juif tagué d’étoiles de David puis fracassé… Prémonition de la « nuit de cristal » ? Jamais cela n’a existé en France !
Essayons de garder la tête froide.
Non, ce n’est pas parce qu’il était juif que Dreyfus fut soupçonné puis condamné. Les ragots sur l’antisémitisme du colonel Sandherr, responsable des services secrets en 1894, ou de Bertillon, célèbre inventeur des fiches anthropométriques, expert en écriture, sont totalement infondés. Et comment peut-on penser que les officiers de renseignements, dont nul ne conteste le patriotisme farouche, aient pu faire condamner sciemment un innocent, laissant ainsi courir le véritable traître ?
Certes, la presse antisémite, à l’époque parfaitement libre, a exploité ce fait divers. Elle fut surtout la dupe d’Esterhazy qui avait notamment infiltré la Libre Parole où il distillait des arguments grossièrement antidreyfusards qui se retournèrent contre l’état-major dès son acquittement obtenu.

Justement, revenons à Esterhazy. Ce personnage essentiel n’apparaît guère dans le film !
M.D : En effet, on ne l’entrevoit que trois fois ! On aurait pu penser que ce personnage tortueux allait séduire un cinéaste. Bâtard d’une illustre famille, il tourbillonne, trompe sa femme, fait chanter son ancienne maîtresse, accumule les dettes, fréquente les salons, les juifs, les antisémites, l’ambassade d’Allemagne ; il avoue être l’auteur du bordereau (après son acquittement – pas fou), se rétracte, avoue à nouveau avant le procès de Rennes où il produira un spécimen inexploitable ! Polanski aurait pu, par exemple, montrer l’officier en 1897 quand, venant d’être dénoncé, il court les journaux pour clamer la ressemblance effarante de son écriture avec celle du bordereau. Il aurait pu être inspiré par la scène de la potiche trônant sur la cheminée de sa maîtresse, Marguerite Pays : saisie sur dénonciation de son propre neveu, elle contenait des brouillons selon lesquels le procès d’Esterhazy aurait été truqué par l’armée. Cette « découverte » cautionnait à point nommé la thèse dite de la partie liée qui fut au printemps 1898 le moyen de relancer la marche vers la révision. Dix autres anecdotes savoureuses émaillent le parcours du prétendu traître.
Mais non, mieux éviter de braquer le projecteur sur Esterhazy ! Les seules expertises officielles ont conclu qu’il n’était pas l’auteur du bordereau. Les historiens conformistes ont déployé des trésors d’imagination pour tenter d’expliquer comment cet officier d’infanterie avait pu renseigner Schwartzkoppen sur des questions d’artillerie (recherche d’un troisième homme, théorie d’un vulgaire escroc, éventualité d’un montage, etc.). En vain. Sa culpabilité, toujours énoncée n’a jamais été démontrée.

Pourquoi Polanski a-t-il choisi de centrer son film sur Picquart ?
M.D : Parce que Picquart est la plus solide caution de la culpabilité d’Esterhazy. Tout démarre avec sa découverte du Petit bleu, télégramme adressé à Esterhazy émanant de l’attaché militaire allemand. Mais seule la parole de Picquart en authentifie l’origine et on sait qu’il a dissimulé une partie de son enquête. J’ai notamment découvert qu’il a fait le rapprochement avec l’affaire Dreyfus dès l’origine, ce qui est inexplicable s’il n’est pas déjà prévenu. Mais la vulgate exige que Picquart soit à l’abri de tout soupçon de contact avec les défenseurs de Dreyfus et Polanski s’y tient scrupuleusement.
Du coup, on ne comprend pas pourquoi les supérieurs de Picquart se méfient de lui et son éviction apparaît comme pure malveillance, volonté délibérée de faire taire un officier courageux.

Le syndicat dreyfusard a-t-il existé ?
M.D : Pas d’une façon aussi caricaturale que les antidreyfusards le disaient, deus ex machina pour expliquer tout ce qui leur échappait. Mais oui les dreyfusards se sont mobilisés pour organiser la défense de Dreyfus. Il faut savoir que, plus d’un siècle après, leur stratégie reste inconnue, tenue à l’abri de toute recherche ! Aucun historien n’a voulu savoir quels agents employait Mathieu Dreyfus, comment il a appris le contenu du dossier secret (par une voyante, selon une version officielle!), etc. D’ailleurs Mathieu, le frère admirable, n’apparaît pas dans le film, pas plus que le grand organisateur de la défense de Dreyfus, Joseph Reinach, pas plus que Bernard Lazare ou Scheurer-Kestner.

Vous avez semblé faire des réserves sur le cas du colonel Henry ?
M.D : On ne peut rien vous cacher ! Déjà le suicide n’est pas avéré (plusieurs coups de rasoir dans la gorge?). Mais surtout j’ai découvert que les aveux d’Henry, admis par tous les camps, ne reposent que sur la parole d’un ministre et de trois généraux qui ont tout de même beaucoup menti… pas de procès-verbal. Henry n’a rien signé, rien expliqué !
Mais je suis au regret de n’avoir pas d’explication à proposer. On va encore me reprocher d’épaissir le mystère !
J’admets bien volontiers que mon livre pose plus de questions qu’il n’apporte de réponse. Mais j’estime que cela vaut mieux que les réponses toutes faites à la Polanski !


Dreyfus-Esterhazy, réfutation de la vulgate, Monique Delcroix, Akribeia, 2010

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