Jean-Pierre Cousteau « Mon père, Pierre Antoine Cousteau était un pessimiste souriant ! »

dans Entretiens

Cardiologue de renom, neveu du célèbre Commandant Cousteau, Jean-Pierre Cousteau est le fils de Pierre-Antoine Cousteau (PAC). Etoile journalistique et étoile noire de la République pour avoir été le dernier rédacteur en chef et directeur politique de Je Suis Partout, après le départ de Robert Brasillach en 1943. N ‘oublions pas que l’hebdomadaire sans concession : Je suis Partout diffusait au printemps 1944, avant d’être interdit pour collaboration », 350 000 exemplaires PAC n’a jamais adhéré durant l’avant-guerre et la guerre à un quelconque parti politique. PAC le gauchiste est devenue fasciste car il croyait à une « Révolution des âmes françaises ». PAC ne s’est jamais renié, n’a pas suivi les clowns collaborationnistes à Sigmaringen et a purgé huit années (décembre 1945 – juillet 1953) dans les forteresses de la « République » après avoir, été dans un premier temps condamné à mort … Son fils, Jean-Pierre, aujourd’hui âgé de 79 ans a décidé de faire revivre l’œuvre monumentale de son père aux éditions Via Romana. Un père conspué qui reste pour autant l’une des plus grandes plumes du journalisme du 20 ème siècle. Un cœur pur, un pessimiste souriant disait Brasillach dont les articles et la rigueur de l’écriture n’ ont pas pris une ride. Il suffit de lire Intra Muros pour s’en rendre compte. La parole à son fils Jean-Pierre Cousteau qui a eu le courage de faire revivre « tout ça » car il n’y a jamais eu un témoin à charge contre son père.


Rédaction NSP
Propos recueillis par Clotaire Mercastel de La Rue

 Votre père avait choisi la voie du journalisme, vous celle de la médecine. Ce choix est-il en rapport avec votre histoire familiale ? Devenir cardiologue pour « remettre en place des cœurs mis à mal » par cette France qui a condamné en 1946 votre père pour ses écrits et vous a contraints vous et votre sœur à l’exil en Grande Bretagne jusqu’à l’âge de onze ans ?

Jean-Pierre Cousteau : Le choix d’être médecin n’a aucun rapport avec l’enfance que j’ai vécue du fait des engagements politiques de mon père, Pierre-Antoine Cousteau. Du plus profond de mes souvenirs, je ne me rappelle pas avoir voulu exercer une autre profession.

Il n’y eut que deux ou trois semaines d’interrogation, après le bac : médecine comme depuis toujours envisagé ou tenter Normale Sup. pour devenir prof. d’histoire? (je venais de suivre Jallez et Jerphanion dans Les Homme de Bonne Volonté de Jules Romains et Brasillach, sa sœur Suzanne et Maurice Bardèche dans Notre Avant-Guerre. Les toîts de la rue d’Ulm et le bassin aux poissons rouges du jardin de l’Ecole me faisaient rêver).

C’est peut-être ce que certains appellent « vocation », terme galvaudé que j’ai toujours réfuté.

Mon père était très favorable à ce choix, jamais il ne l’a évoqué avec moi, ni dans ses lettres de Clairvaux, ni lors de la visite mensuelle que je lui rendais avec ma mère après mon retour en France.

Ma mère, elle, se rendit à Clairvaux chaque jeudi. Une visite hebdomadaire était autorisée, soit 40mn soit deux fois 20mn. Elle lui écrivit chaque jour pendant huit années. Une « performance » unique dans l’histoire des prisonniers politiques de l’Epuration.

Mon père pendant les quatre années que nous vécûmes ensemble entre sa libération et sa mort en 1958, à 52 ans, n’a jamais soulevé avec moi l’hypothèse d’un autre choix, ni voulu m’influencer. Je n’ai pas souvenir d’avoir évoqué avec lui une alternative à la médecine (j’ai en revanche bon souvenir d’un article qu’il écrivit en novembre 1955 dans Rivarol, Lettre d’un père à son fils, dans lequel il me donnait de sages conseils.. Tellement sages que j’ai reproduit l’artcle dans l’annexe de Pierre-Antoine, l’Autre Cousteau).

Brasillach disait que mon père était d’un pessimisme souriant.

Dans l’exercice de la médecine, je n’étais pas pessimiste et j’étais souriant. Ce n’est qu’ « après », après une cinquantaine d’années de confrontation avec la maladie, la souffrance, la mort que j’ai hérité du pessimisme paternel.
Mais pessimisme ou pas, rien ne remplace le privilège unique (je n’aime pas ce terme) qui fait l’exception de ce « métier », sa richesse : la nature humaine se livrant brute, pas toujours belle, certes, mais se livrant en confiance, malgré toute sa misère. Et parfois, on peut l’aider.

Non mon père n’est pour rien, directement, dans ce que fut ma vie professionnelle.

Indirectement, sûrement.

Lorsqu’à onze ans (pourquoi onze ans? parce que c’était mon âge lorsque nous sommes revenus en France, ma sœur et moi, après cinq années passées en Angleterre, les écoles de la République, en 1945, n’ayant voulu ni d’elle, âgée de onze ans, ni de moi, six ans – enfants de collabo, ça faisait tâche) on découvre que sa mère est pauvre, seule, oubliée de la famille et des « amis » qui naguère se bousculaient à sa porte. Que son père n’est pas que de passage au trou mais condamné à perpétuité. Que l’on ne peut à ses camarades de classe ni dire la profession de son père ni pourquoi il n’est pas là. Alors, cadeau sans prix, on découvre, oui, à onze ans, que l’on ne pourra dans la vie ne compter que sur soi-même et que pour cela il n’est qu’une et une seule chance : le travail.
Alors oui, indirectement, mes vies professionnelle et familiale, je les « dois » à l’histoire de mon père, de mes parents. Je dis mes parents car ma mère, Fernande, a joué dans l’ombre, un rôle essentiel dans cette saga familiale. Supérieurement intelligente, vive, caustique (ses amis l’appelaient Paprika), hyper-engagée politiquement (certains disaient qu’elle ne suivait pas son mari, qu’elle le précédait). Il alla en enfer. Elle aussi. Peut-être davantage.
Emprisonnée quelques mois à la prison de la Roquette à son retour du périple autrichien en janvier 1946, pas trop tard pour la prison mais un peu tard pour être tondue, elle se battit, seule, pendant huit ans pour obtenir une libération anticipée et mourut à 44 ans, six mois après la sortie de prison de mon père, d’une tumeur cérébrale qui la rongeait depuis deux années.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour publier de nouveaux ouvrages de votre père ? Le poids du travail, de la filiation ? Ou une hésitation à coucher sur le papier vos sentiments et intentions ?

La première raison, qui n’est peut-être pas la bonne, à ce « retard », est qu’avec des semaines de travail pouvant dépasser, avec les gardes, les cours, les publications, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix heures, j’en avais conclu que je n’en avais pas le temps et que je le ferai retraite prise. Ce que je fis.
Mais il est d’autres raisons : je n’y étais poussé par personne, ma sœur était morte, j’étais seul dans ma bulle, je n’avais aucune relation dans le milieu de l’édition, l’omerta sévissait, l’histoire était réécrite par les vainqueurs, aussi la crainte de retombées sur la vie professionnelle voire personnelle de mes filles et peut-être celle, personnelle, de remuer « tout ça ».
« Tout ça », ne serait-ce que la lecture des minutes du procès, a en effet remué beaucoup de choses … Oui, j’ai hésité.
Mais l’attitude de mon père lors de son procès qui ne renia rien ni ne baissa sa garde (il réussit même l’exploit de faire rire l’assistance !), l’absence de témoins à charge, la qualité des dépositions des témoins à décharge, sa droiture suicidaire (le verdict était de toute façon connu d’avance, les jurés communistes, le président crypto-communiste, un journal n’avait-il pas titré trois mois auparavant en première page : « Ils ont moins de cent jours à vivre »?), m’ont sûrement renforcé dans ma décision de publier au moins son journal de prison, Intra Muros. 

L’élément déterminant de ce choix fut certainement l’absence de témoins à charge lors du procès. Pas une voix, pas une lettre en cette période de haine et de délation. Au contraire : le résistant Jacques Perret, le communiste Jacques Yonnet (aussitôt exclu du Parti), son frère Jacques-Yves, officier de Marine, en uniforme toutes décorations dehors malgré l’interdiction de ses supérieurs, sa secrétaire relatant que mon père lui faisait jeter chaque jour à la poubelle une dizaine de lettres de dénonciation, et d’autres. Que des témoins à décharge.

J’en avais prévenu Benoît Mancheron (éditeur de Via Romana, ndlr) : si je trouve trace de la moindre accusation honteuse non réfutée, j’abandonne le projet et me cantonne à la lecture du Midol.

S’il n’y avait eu Benoît Mancheron et Via Romana, j’eus édité Intra Muros à compte d’auteur. En mémoire et pour le plaisir.
Mon père fut donc condamné à mort en novembre 1946 et gracié le 10 avril 1947 par Vincent Auriol, fraîchement élu premier président de la Quatrième République. Quelques jours avant qu’il n’accordât la grâce, Auriol reçut l’avocat de mon père et lui tint ces mots que je trouve tellement inouïs, qu’il me fallait absolument les rapporter : « Comment voulez-vous que je le gracie? Il n’a cessé de lever les yeux au ciel et de regarder les jurés d’un air moqueur.» (sic).
Pour une fois, je suis d’accord : un accusé qui ose lever les yeux au ciel et regarder les jurés d’un air moqueur ne mérite que la mort.

On sent chez votre père, notamment dans Intra Muros une détestation non de son prochain mais du monde ou de ce qu’il est devenu.

 Il faut replacer Intra Muros dans son contexte! La défaite d’un idéal, la condamnation à mort, les horreurs de l’Epuration, Clairvaux, une famille disloquée, il en était venu, c’est certain, à la « certaine détestation du monde » que vous évoquez. De même pour son idéal de la France, France qu’il aimait profondément et dont il assistait à un naufrage unique dans son histoire, conclusion tragique et inéluctable du traité de Versailles et de l’incroyable incurie de la Troisième République. Etre bien conscient, en lisant ces lignes, qu’il s’agit du journal non retouché d’un condamné à mort.

Justement, comment travaillez-vous pour faire revivre l’œuvre de votre père ? Intra Muros est un travail d’édition, d’annotation remarquable …

En prenant mon temps, beaucoup de temps! Et du plaisir !
Comme je viens de le dire, je voulais au moins publier Intra Muros. Mais je veux auparavant faire quelques remarques. Galtier-Boissière a écrit dans le Crapouillot ou ses Mémoires, je ne sais plus, que mon père fut le plus grand journaliste de la Collaboration.

Or il n’était pas seul, il y avait de la concurrence !

Brasillach, Rebatet, Béraud, Drieu La Rochelle, Algarron, Poullain, Blond, Laubreaux, Loustau …

Mon père n’était que journaliste, polémiste, miné par le virus mortel de la politique, mais de la seule politique journalistique – il n’a jamais voté, n’a jamais appartenu à un parti (et aucunement à la Milice comme se copient les uns les autres les pseudo historiens de cette époque).
Si l’on parle aujourd’hui – avec des pincettes, certes, et se bouchant le nez, de Céline, de Brasillach, de Rebatet, de Béraud, de Drieu La Rochelle, pour ne citer que ceux-là, ce n’est pas en raison de leur activité de journalistes, mais d’écrivains.

La question peut être posée : que serait leur mémoire si (par malheur) ils n’avaient été que journalistes? Brasillach sans les Poèmes de Fresnes, Rebatet sans les Décombres ou les Deux Etendards, Céline sans Voyage au bout de la nuit ou Mort à Crédit, Béraud sans le Martyre de lObèse ou sa trilogie de la Conquête du pain, Drieu sans le Feu Follet ou Gilles (les romans et nouvelles de Drieu La Rochelle ont même les honneurs de la Pléïade – mais une cabale digne de Savonarole et de Fahrenheit 451 a de facto interdit à Gallimard de publier les Pamphlets de Céline. En 2018 ! Je pense qu’en 2030, c’est le nom même de Céline qui aura disparu de la « mémoire des hommes ».

J’en reviens à Intra MurosIntra Muros, c’est quatre cents pages, huit années de pamphlets, c’est du journalisme. C’est aussi une œuvre unique, à valeur historique (pour une fois le terme n’est pas usurpé) : aucun des journalistes de la Collaboration n’a écrit un journal politique pendant une aussi longue détention, sans reniement de sa mal-pensance, aucun n’étant d’ailleurs resté emprisonné huit années (Rebatet fut libéré après sept années ayant « profité » de ses loisirs forcés non pour écrire un journal mais pour terminer son monumental Deux Etendards – dont mon père fut le premier lecteur).

Intra Muros ne fut pas écrit pour être publié, mon père le dit, il n’écrivait ni pour plaire à un patron de presse, ni à de chers lecteurs, ni pour assurer ses fins de mois, ni pour la postérité : il écrivait pour lui-même, plus libre qu’il ne l’avait jamais été, plus libre d’écrire que n’importe quel journaliste ou écrivain « libre », libre de juger l’actualité politique telle qu’elle lui parvenait (la radio était interdite à Clairvaux, les quotidiens et hebdomadaires politiques de même et n’entraient qu’en fraude), mais aussi de coucher sur papier ses réflexions de lecture(s), les auteurs qu’il admirait (Hemingway, Aymé, Wilde, Shaw, France, Rivarol, Huxley…), et les autres (Sartre, Hugo, Rousseau, Mauriac, Claudel, Aragon, Genet…), ses « rapports » avec Dieu et la religion, la vie carcérale, « les hommes en tas », les Grands Principes, les droits de l’homme, la démocratie, le suffrage universel, le fascisme, la vérité historique, il nous livre son éthique, avec au sommet de l’échelle le respect de la parole donnée, et au plus bas du bas, la trahison, celui qui a changé de camp, abandonné son clan, comme Pierre Gaxotte (directeur de Je suis Partout jusq’en 1939, puis académicien français, ndlr). Et les pieds sales. Il idéalise non l’intellectuel mais le gentleman.

Je me rends compte que je n’ai pas répondu à votre question concernant les annotations d’Intra Muros. Cela m’a pris une bonne année à piocher à droite et à gauche, merci aussi à Google, à Henry Coston et son Dictionnaire de la politique française et à Arina et Marc Laudelout qui m’ont grandement aidé dans la rédaction de ces six cents petites notes de bas de page : Chack, Bassompièrre, Benoist-Méchin, Brinon, François Chasseigne, Doriot…

Votre père durant ces huit années d’incarcération a eu une production littéraire d’une incroyable richesse. Avec son humour caustique, il a d’ailleurs évoqué dans Rivarol après sa libération, la formidable « école littéraire de Clairvaux ! »

 Il est vrai qu’en huit années de prison mon père n’écrivit pas que Intra Muros. Plus de 700 lettres à ma mère, une Histoire de la Guerre de Sécession américaine, une Vie de Staline, une Histoire des Batailles de la France et les forces en présence, une Histoire des guerres civiles – toutes perdues – une Petite Encyclopédie des atrocités françaises, avec Rebatet un « roman politique (perdu) et pour se prouver qu’il pouvait aussi écrire un roman, un « roman d’anticipation » et le Doigt de lEternel (tous deux également perdus, le second … par moi.).

Les « digests » tiennent une place à part. Ils sont le fruit de centaines d’heures de lecture, d’annotations, de classement, résultat de ses lectures de dortoir (c’est le titre que je leur donnerai volontiers si nous les publions un jour). Tout a commencé pour mon père par la révélation de Proust. Rebatet était d’une culture littéraire, musicale, artistique, encyclopédique (on a envie d’ajouter une s!). Et proustien. Proust était absent de la bibliothèque  de Clairvaux – par ailleurs étonnamment fournie – mais l’ancien ministre Marion, lui aussi hôte des lieux, lui prêta À la Recherche du Temps perdu. Rebatet relut « son » Proust comme on lisait la Nouvelle Héloïse au XVIIIème siècle, les larmes aux yeux, et le fit découvrir, non sans mal,  à son ami PAC (cela est raconté par le biais de lettres dans l’annexe du Proust digest).

Mon père fut frappé par les « petites phrases » de Proust, et après une deuxième lecture, les isola et les classa par thèmes (l’Amour, la Mort, etc.) et cela lui donna l’idée de poursuivre avec d’autres auteurs. Il avait le temps pour lui.
C’était d’autant plus « facile » qu’il était, de 19h à 7h cloitré dans sa « chambrette Louis XI », un lit, pas de table donc impossibilité d’écrire; il prit ainsi l’habitude de lire un crayon à la main, cochant les phrases marquantes.
Il en tira une « Petite Encyclopédie des citations » – l’un de mes livres de chevet – plus de 200 auteurs,  plus de 2000 pensées aphorismes et maximes, qu’il classa par thèmes, et … en fit de même pour Rivarol, Napoléon, France, Machiavel, La Fontaine, dont il fit, comme pour Proust et Hugo, des « digests ». Quel homme libre eut pu en faire autant ?
L’école de Clairvaux à l’honneur. C’est le titre d’un des derniers papiers qu’il écrivit, deux mois avant sa mort, dans Rivarol. Certes Charles Maurras, Jacques Benoist-Méchin, Lucien Rebatet, Xavier Vallat, Paul Marion, mon père et quelques autres auraient pu créer une Académie des réprouvés, attribuant chaque année son prix, par ex. à l’auteur le plus honni du « Système ». Mais ce qui l’incita à écrire cet article, c’est la cooptation d’Hervé Bazin à l’Académie Goncourt, avec dans la presse, tous les dithyrambes d’usage. Le Monde s’y distingua, ajoutant au blabla de circonstance l’obligatoire chapeau héros de la Résistance sans lequel il n’était pas d’écrivain digne de ce nom.
N’oublions pas que Sartre régnait sur le boulevard Saint Germain et que pour lui un intellectuel de droite relevait du pénal. Je vous laisse juge : « Mobilisé en 1939 en Algérie, il (Hervé Bazin, ndlr) rentra en 1940 après l’armistice dans la métropole et prit une part active à la Résistance. Arrêté à la ligne de démarcation par les Allemands, il fut emprisonné à Fresnes puis à Clairvaux. Libéré en 1944, il entra de nouveau dans un groupe de Résistance et accomplit diverses missions. » Vous avez bien lu? En effet, Hervé Bazin fut incarcéré à Clairvaux de 1940 à 1944. C’est la seule exactitude de l’article du Monde. Car s’il fut condamné à quatre années de travaux forcés, ce fut … aux dépens des PTT, plus précisément pour « escroquerie aux chèques postaux » Mais peut-être pour le Monde, était-ce là un fait de résistance? A Clairvaux, Bazin partageat le quartier des droits-co, aucunement des politiques, et s’il fut libéré en 1944, ce fut sans remise de peine, ayant purgé ses quatre années de taule pour délit de droit commun. Mon père tenait à lui rendre hommage, il le valait bien, en l’intégrant aux pestiférés de l’Ecole de Clairvaux. Et saluer au passage ses confrères du Monde.

Via Romana vous accompagne dans ce travail de mémoire remarquable. Franz-Olivier Giesbert a eu le courage de signer la préface de l’Autre Cousteau… Pour la presse officielle c’est silence radio. PAC dérange t-il toujours ou est-ce Je suis Partout dont il fut le rédacteur en chef et dont la diffusion à son interdiction était bien supérieure à nos « grands quotidiens » actuels …

J’ai eu la chance, grâce à Emmanuel Ratier, d’être mis en relation avec Benoît Mancheron, créateur et directeur des éditions Via Romana.
Via Romana a déjà publié Proust DigestHugothérapie, ou comment l’esprit vient aux mal-pensants (dont le premier titre était Hugo digest), une biographie de mon père, Pierre-Antoine, l’Autre Cousteau – que j’ai écrite à la demande de Benoît Mancheron – et cette année Intra Muros.
Restent les articles, je les ai tous, pas seulement ceux de Je Suis Partout.

Combien ? Trois ? Quatre mille ?

Hélas, hors articles,  beaucoup d’écrits furent, je l’ai dit plus haut, perdus : l’appartement de mes parents fut perquisitionné sur ordre de Mandel pendant que mon père était prisonnier de guerre en Thuringe. Puis, il y eut la fuite de dix-sept mois en Autriche pendant laquelle l’appartement fut gentiment visité par les fifis (FFI, nldr) à la Libération, puis réquisitionné deux années par une famille américaine (que je qualifierai d’Occupation), enfin Fresnes, Clairvaux et Eysses : beaucoup d’écrits perdus.
Vous évoquez le « silence radio » de la grande presse. Il y a en effet omerta. Le plus bel exemple est le silence concernant le Proust digest, fruit d’une année de travail de bénédictin (à Clairvaux c’était la moindre des choses), dégageant, à-partir de ces seuls aphorismes, pensées et maximes, une morale proustienne, travail qui n’avait jamais été fait et dans lequel n’apparait pas un seul mot de mon père. Il fut néanmoins refusé deux fois par Gallimard, une première fois en 1952, mon père était encore à Clairvaux, Rebatet fraichement libéré avait présenté ce travail à Paulhan, éminence grise des éditions Gallimard, qui donna « avis très favorable » au comité de lecture. Mais Camus veillait à ce que la maison  restât « propre ».

Le Proust digest ne fut donc pas publié. Camus n’avait pu, en revanche, s’opposer à la parution des Deux Etendards; j’espère qu’il en eut des cauchemars. Le second niet le fut à moi en 2013 à l’occasion du centenaire de la publication de la Recherche. Sans explication, pas même un refus outré : « comment osez vous? » J’eus préféré.

Cela dit, le silence ne fut pas total : Franz-Olivier Giesbert a en effet accepté (eut le courage) d’écrire la préface de Pierre-Antoine, l’Autre Cousteau, suivi d’une note de lecture dans le Point. Intra Muros eut également un papier signé de lui.
Je l’en remercie. Je remercie aussi Ghislain de Diesbach pour sa belle préface d’Intra Muros, Françoise Pichard pour sa magnifique couverture, et Pierre-Alexandre Bouclay pour son excellent papier paru dans Valeurs Actuelles. Sinon, seule la presse amie, Radio Courtoisie, TV Liberté

Pour le reste pourquoi ce silence des médias officiels ? Ce n’est pas à moi de répondre.

Vous évoquez Je Suis Partout, journal dans lequel mon père régnait sur la politique étrangère, en premier celles des Etats Unis et de l’URSS. Je profite de ces lignes pour rappeler qu’en effet JSP eut un tirage  inégalé pendant l’Occupation et une notoriété inimaginable aujourd’hui, à l’heure d’internet, des réseaux sociaux, de la télévision, de la multiplicité des titres. Ceux qui liront Pierre-Antoine, l’Autre Cousteau et Intra Muros découvriront à quel point ce journal était libre, ne dépendant d’aucun groupe de presse, d’aucun magnat milliardaire, ni de la manne publicitaire, sans le souci de plaire – ou déplaire – au pouvoir en place, ni des fins de mois, JSP fonctionnait en « soviet » et fut pendant l’Occupation en permanence dans le collimateur de l’ambassadeur Abetz et de Vichy : Laval fit plusieurs fois interdire JSP et voulut même emprisonner mon père. Il est regrettable qu’il ne l’ait fait, cela aurait rendu difficile la tâche du jury : condamner pour collaboration un journaliste emprisonné par Vichy! (Un Allemand, codétenu à Fresnes, l’était bien, lui, au motif de l’article 75, « intelligence avec l’ennemi. » Cela ne s’invente pas.)

Vous avez prévu de faire publier les Lois de l’Hospitalité. Pourriez-vous nous présenter cet ouvrage essentiel à mon sens dans l’œuvre de PAC … Son chef-d’œuvre disait Lucien Rebatet.

Les Lois de l’Hospitalité ont été publiées du vivant de mon père, après sa libération. Il s’agit du récit de sa fuite en Autriche (et non à Sigmaringen où il ne mit pas les pieds) avec ma mère, d’août 1944 à décembre 1945, date de son arrestation, à Innsbrück, par la police française .
Cette épopée incroyable est racontée avec humour, se lit comme un roman – c’en est d’ailleurs un. Je ne sais si c’est le chef-d’œuvre de mon père, mais ce petit bout d’histoire dans la grande en vaut bien d’autres et Via Romana va en effet le rééditer en 2019.

J’ai décidé d’ajouter au récit-même des Lois de l’Hospitalité, En ce temps-là, paru un an après sa mort, livre dans lequel il se raconte de sa terminale à Louis-le-Grand (À l’âge des boutons d’acné) jusqu’à 1934, reportage à Madrid pendant la guerre civile espagnole, avec Brasillach et Bardèche. S’y ajoutent Ecrit à lOmbre, récit de son séjour au quartier des condamnés à mort de Fresnes et, pour faire la jonction 1934-1945, le chapitre V de Pierre-Antoine, l’Autre Cousteau. 

Pour conclure cet entretien, revenons sur Lucien Rebatet. Lui et PAC avaient une communion d’esprit, une complicité qui rend passionnante la lecture de leurs échanges dans Dialogue de Vaincus. Avez-vous continué une relation avec lui à la disparition de votre père ?

Hélas non, je n’ai jamais revu ni parlé à Lucien après la mort de mon père. Il ne s’est jamais manifesté. C’est un grand regret.
Après leurs sorties de prison, Rebatet en juillet 52, mon père un an plus tard, ils vécurent dans la pauvreté – pour ne pas dire, concernant Rebatet- la misère.  Mon père, lui, « survécut » en faisant des traductions car ce n’étaient ni sa rubrique hebdomadaire dans Rivarol, ni ses papiers du Charivari, ni ses pamphlets de Lectures Françaises qui lui eussent permis de « vivre ». Mon père avait aussi eu la chance de pouvoir regagner son appartement de l’avenue de La Motte Picquet qui ne put lui être confisqué au nom de l’indignité nationale (comme le fut sa maison de Savigny), cet appartement étant loué au nom  de son père. J’y vécus donc avec lui, ma sœur et mon grand-père quatre années et ce bel appartement devint le lieu de réunion, de rassemblement, de nombreux proscrits.

J’y ai côtoyé, je me rends compte aujourd’hui de la chance inouïe que j’ai eue, des personnages hors norme, entre autres Jacques Benoist-Méchin, Jacques Perret, Maurice Bardèche, Bernard de Fallois, Henry Coston, François Brigneau, Arletty, René Malliavin, Jean Madiran, Louis Malle… mais celui qui vint le plus souvent, ce fut Lucien. Mon père et lui avaient tissé des liens indélébiles : JSP, le procès, la condamnation à mort, 141 jours de chaînes, chaque soir s’endormir peut-être pour la dernière fois, puis Clairvaux et les Dialogues de vaincus 1  auxquels vous faites référence..

Oui, cela crée des liens …

Lucien écrivit dans Rivarol un très bel article à la mort de mon père, « Testament et Tombeau de P.A.C. », que j’ai tenu à reproduire dans l’annexe d’Intra Muros.

Intra Muros, Pierre-Antoine Cousteau, 486 pages, édition Via Romana
Les ouvrages de Pierre Antoine Cousteau sont disponibles sur le site des éditions Via Romana.

Cet entretien a été publié initialement dans la Revue de Synthèse Nationale dont ne pouvons que vous inviter à lire et à soutenir.

Photographie illustrant l’entretien PAC et Maurice Bardèche.

 

  1. Dialogue de vaincus parut sous ce titre, Dialogue au singulier, édité par Berg lnternational, en 1999, sans que j’en fusse informé, avec en prime une préface bourrée d’inexactitudes signée Robert Belot. Il s’agit de sujets divers – le premier est consacré à Céline, ne figure pas dans l’édition de Berg, et fut reproduit avec ma bénédiction, mais partiellement « censuré » car certains passages n’étaient pas publiables au nom de la bien-pensance actuelle – dans le Bulletin Célinien de Marc Laudelout. Ayant choisi un thème, Rebatet et mon père, assis face à face, se renvoyaient la balle, en « live » dirait-on aujourd’hui, chacun répondant à l’autre selon l’inspiration du moment, exemple rare d’un authentique dialogue écrit sur le vif. Je possède ces textes, une vingtaine, et si j’ajoute cette note, c’est parce que je ne sais s’il faut titrer « Dialogue » comme le fit Berg ou « Dialogues » car ils sont vingt. Question qui me taraude depuis 1999 …et ni Rebatet ni mon père ne sont là pour me donner réponse…   

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