La Chute du Mur de Berlin et la logique du pire dans les Balkans

dans Réflexions & Histoire

La chute du Mur de Berlin en 1989 n’est pas tombée du ciel. Elle fut précédée par une définitive chute d’engouement pour le socialisme réel dont avaient été épris tant de bien-pensants en Europe occidentale. Au milieu des années  1980, le projet communiste en Europe de l’Est et en Russie avait bel et bien mal tourné, au point que les communistes locaux et leurs sympathisants occidentaux, qui se paraient des titres de castristes, titistes ou maoïstes,  avaient cessé de croire à la mystique marxiste. Or il ne fallait pas se faire trop d’illusions.  Le communisme, en tant qu’anthropologie sociale prêchant l’égalitarisme, la société sans frontières et sans races et le progrès éternel, s’était déjà beaucoup mieux concrétisé en Occident que dans l’ex-univers communiste. Même en ce qui concerne  la fameuse répression communiste  en Europe  de l’Est, celle-ci avait pris, il y a bien longtemps, des allures beaucoup plus sophistiquées et plus redoutables en Occident –  bien entendu sous un autre sigle et sous différents signifiants tel que les termes « antifasciste », « vivre ensemble «  « diversité », etc. 


Rédaction NSP
Tomislav Sunic

La chute du Mur, suivie un peu plus tard par l’éclatement de la Yougoslavie, ne fut donc que la conséquence logique de la chute d’une idée qui avait été très en vogue pendant longtemps chez beaucoup d’intellectuels occidentaux. Il faut rappeler que l’univers communiste, y compris l’ex -Yougoslavie multi-ethnique, tirait sa légitimité intellectuelle,  en grande partie, des scribes occidentaux.
L’éclatement de la Yougoslavie,  en 1991 et la  naissance de la Croatie moderne ne furent point le résultat d’un agenda conçu par les fameux nationalistes croates,  comme  le suggèrent souvent les grands médias en Occident. La naissance de la Croatie, en 1991, fut la réaction instinctive des citoyens croates à l’agression de l’armée yougoslave. D’ailleurs, il suffit d’observer les profils de l’actuelle  classe dirigeante croate, celui de l’enseignement supérieur croate, ainsi que les grandes figures des médias en Croatie. Presque tous les personnages publics, tous les fonctionnaires actuels de Croatie sont soit d’anciens apparatchiks communistes, soit leur progéniture, tous ensembles recyclés maintenant en braves européistes. En grande partie, les actuels dirigeants croates furent de bons Yougoslaves qui, lors de l’éclatement de la Yougoslavie, en 1991, se virent obligés  de devenir des Croates par défaut. On peut tirer ici un parallèle anthropologique avec la Gauche divine en France, qui a la même époque, trouvait plus avantageux de se convertir en apôtre du marché libre que de persister à s’adonner à la scolastique freudo-marxiste.
A quelque chose malheur est bon – dit un bon proverbe français. La Croatie possède  aujourd’hui moins d’autonomie  législative  qu’auparavant lorsque elle était une république constitutive  de  l’ex-Yougoslavie. Les poncifs actuels des nationalistes croates sur le souverainisme et l’indépendance de leur pays ne servent à rien, vu que la moitié de la législation croate est importée de Bruxelles. D’ailleurs, il ne faut pas oublier non plus qu’à la veille de son éclatement, en 1991, la Yougoslavie était fort prisée des commissaires de l’Union européenne, y compris de la gauche française, qui y voyaient le modèle exemplaire d’une société multiculturelle d’avenir.  Porter aux nues l’Union européenne, comme le font beaucoup de fonctionnaires croates d’aujourd’hui, et en même temps critiquer la défunte Yougoslavie communiste et multiculturelle est un contradictio in adjecto.  En langage psychiatrique, il s’ agit d’un aveuglement délibéré chez de nombreux politiciens croates.
En rétrospective et à l’instar des nationalistes croates, on a beau ridiculiser le carcan ex-yougoslave, la Croatie demeure néanmoins un pays dont la classe dirigeante aime bien être soumise aux oukases de l’Union européenne, et rares sont les voix qui osent s’élever contre l’emprise de cette nouvelle tentative « euroslave » …
Le problème supplémentaire qui obsède toujours nombre de nationalistes croates est la Serbie, le pays qui leur sert de source supplémentaire d’identité négative. Dans le langage populaire, en Croatie, on n’est un bon Croate que si l’on est un bon anti-serbe.  Même dans le langage officiel, les politiciens croates reviennent sans cesse sur « l’agression grand-serbe » sans jamais  examiner les causes yougoslaves et le désastreux héritage du communisme qui furent aux origines de la guerre de 1991.  Bien entendu, le langage anti-serbe qui pèse largement sur le discours nationaliste en Croatie dégage toute responsabilité des anciens communistes croates dans les crimes commis pendant l’époque yougoslave, tout en les disculpant aussi de leur faillite à sauvegarder la Yougoslavie dont ils avaient autrefois pronostiqué la vie éternelle.

La guerre n’a rien réglé

Somme toute, la guerre en ex-Yougoslavie de 1991-1995 n’a rien réglé. De leur côté, les politiciens serbes persistent et  signent  dans leur victimologie antifasciste de la Deuxième guerre mondiale, tout en hyper-gonflant les chiffres des victimes serbes supposées tuées par les Oustachis croates entre 1941 et 1945. Cette victimologie surréelle est censée leur servir d’efficace couverture pour dissimuler leurs propres aspirations géopolitiques d’antan.
De leur côté, les Croates ne sont pas à la traîne en matière de commémoration. Ils possèdent également un esprit victimaire dont le ton anticommuniste est surtout prononcé chez le petit peuple croate. On fait de vastes commémorations des  grands massacres commis après 1945 par les communistes yougoslaves victorieux, massacres dans lesquels des dizaines de milliers de Croates ont péri ce qui a amené l’appauvrissement considérable du  fond génétique croate. En effet, les Croates souffrent d’une névrose collective qui ressemble beaucoup à celle des Allemands.
Or il y a pourtant une nette différence. Tandis que le traumatisme historique en Allemagne se traduit par un comportement de pénitence collective et par la haine de soi, le petit peuple croate, en revanche, évoque ouvertement le génocide communiste et le mal serbe, soit réel, soit surréel afin de mieux entériner son identité malheureuse.
Ni les Serbes ni les Croates ne se posent la question essentielle: à qui sert aujourd’hui leur conflit victimaire ?
Quoique le gouvernement actuel croate reste totalement soumis aux directives de l’EU et suive d’une manière grotesque les codes du politiquement correct, la Croatie, pour l’heure, ne connaît pas de lois liberticides. Cependant, malgré une dose de liberté d’expression qui fait défaut en France et en Allemagne par exemple, la Croatie reste prisonnière de son récit historique.  Par conséquent, on parle fort peu d’un désastre autrement plus grave qui s’approche à pas de loup: le grand remplacement qui est en cours dans son  voisinage.  A titre d’exemple, en Bosnie voisine, un bric à brac de pays totalement dysfonctionnel, il a y environ 50 000 migrants non-européens en route vers l’Occident. Leur ruée risque de provoquer une crise autrement plus grave dans les Balkans et dans toute l’EU. Volens nolens, les migrants peuvent davantage aggraver la haine mutuelle qui subsiste d’une manière latente entre Serbes, Croates, Kosovars  et musulmans bosniaques. Ni la chute du Mur, ni l’éclatement de la Yougoslavie, ni l’établissement de l’Union européenne, ni la montée du souverainisme  ne nous augurent des lendemains qui chantent.


Tomislav Sunic est écrivain, ancien diplomate croate, ancien professeur de science politiques aux Etats-Unis. Auteur de La Croatie ; un pays par défaut ? (2010). www.tomsunic.com          

  

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