Laibach : « Le capitalisme fait tout pour maintenir les peuples dans l’oubli, dans l’ignorance et la folie »

dans Arts & Lettres & Chansons/Entretiens

Le mythique groupe slovène Laibach sera en tournée européenne en février et mars avec un album d’une grande force « The Sound of Music », faisant suite à une performance en Corée du Nord en 2015. L’opus est sortie en novembre 2018 chez Mute. Laibach a accordé une interview en exclusivité à Nous Sommes Partout à l’occasion de sa tournée en Europe. Le groupe jouera le 25 mars à Paris, au Trabendo.


Rédaction NSP
Par Clotaire de La Rue

Depuis 1983, vous avez impressionné votre public avec l’Occupied Europe Tour et la dénonciation du totalitarisme, notamment du totalitarisme communiste. Puis vous avez dénoncé le totalitarisme de l’OTAN en 1994, totalitarisme particulièrement actif en ex-Yougoslavie. Selon vous, quel est le nouveau totalitarisme à dénoncer aujourd’hui ?
Laibach :
Le totalitarisme de la démocratie et de la liberté.

D’après les médias aux ordres de la communauté internationale, le totalitarisme absolu serait celui de la Corée du Nord. Votre dernier album, d’une grande force, est le fruit de votre travail dans ce pays. Comment ce régime vous a-t-il proposé de vous exprimer et quelle fascination exerce-t-il sur vous ?
L :
La Corée du Nord n’est qu’une illusion du totalitarisme absolu; des pays comme la Chine et les Etats-Unis, la Corée du Sud et Singapour, l’Arabie Saoudite et les Emirats seraient ce qui se rapproche le plus du totalitarisme, si nous utilisons des termes politiques, mais le reste du monde est aussi totalitaire. La Corée du Nord ne nous a rien demandé de particulier à propos du programme de notre concert si ce n’est que leur comité de censure nous a demandé plus tard de ne pas interpréter certaines chansons qu’il pensait gênantes, mais il n’y a pas eu de pression particulière sur notre show et notre travail.

Vous avez fait des reprises de la célèbre Mélodie du Bonheur dans votre album Sound of music. Selon vous, le Bonheur est-il encore possible en Europe? Sommes-nous “moins” sous la domination du capitalisme depuis 1983 ?
L : Nous sommes évidemment aujourd’hui totalement sous la domination capitaliste et bien plus qu’en 1983 et les européens ont de nombreuses raisons d’être sombres alors que d’après le Rapport 2018 sur le Bonheur en Europe, les gens seraient de plus en plus heureux. La Finlande est même censée être le pays le plus heureux du monde, ce qui est assez difficile à croire puisque le désespoir est une des caractéristiques principales des Finnois par définition. Réunir le bonheur et l’intelligence est difficile aussi difficile que d’être à la fois heureux et en bonne santé. Mais pour être heureux, il est nécessaire de savoir tirer un trait sur le passé. Or le capitalisme fait tout actuellement pour maintenir les peuples dans l’oubli, dans l’ignorance et la folie.

Vos premiers fans se souviennent du collectif Neue Slowenische Kunst et de son passeport virtuel. Vous avez aussi créé la communauté politique Spectre. Qu’est-ce qui les différencie?
L : Neue Slowenische Kunst est different du NSK en tant qu’état; ce sont deux notions et idées différentes. Neue Slowenische Kunst (NSK) a été créé en 1984 et a perduré jusqu’en 1994, quand l’état NSK a été créé pour réunir les groupes NSK. En tant que principal créateur des deux projets, nous continuons de promouvoir le concept d’état NSK mais malheureusement, il n’a pas donné toute sa mesure et est plutôt resté à l’état d’utopie. Donc nous avons décidé de créer un parti (Spectre), certainement pas pour remplacer l’état NSK mais pour développer la possibilité d’un mouvement international sur le net dont les membres partagent activement l’esprit critique en culture, politique et faits de société, localement et sur le plan international, sous l’oeil omniscient de Laibach. A la différence de l’état NSK qui était une expérience démocratique, Spectre est un concept intégralement totalitaire. En principe, il devrait fonctionner indépendamment de l’état NSK mais les deux peuvent interagir et le parti peut devenir le coeur même du nouvel état.

Ainsi parlait Zarathustra…que représente Nietzsche pour vous?
L : 
D’abord, nous ne sommes pas nietzschéens, nous nous considérons plutôt comme Duchampiens (relatif à l’œuvre du peintre surréaliste français Marcel Duchamp (1887-1968), ndlr). Mais Nieztsche a eu une influence énorme sur la philosophie moderne européenne et sans lui, nous aurions probablement pris une autre direction. Il a évidemment beaucoup influencé l’histoire politique de l’Europe et avec les concepts de “post-vérité”  (situation dans laquelle l’émotion et l’opinion priment sur la véracité des faits) et de “fausse-vérité”(ce que les gens pensent être vrai mais qui ne l’est pas), nous avons , sans aucun doute, atteint l’ère nietzschéenne; son perspectivisme ( philosophie défendant l’idée que la réalité se compose des perspectives que nous avons sur elle, ndlr) nous offre un moyen de comprendre ce phénomène. Tout cela nous donne d’excellentes raisons de discuter et d’interpréter ses idées. A la lumière des fondements de l’existentialisme, de la politique dominante et de l’idéologie sociale de notre époque, fondée sur une certaine morale qui sert les intérêts de la classe dirigeante, complètement polluée par le nihilisme, tous les thèmes et concepts nietzschéens nous semblent importants et pertinents pour comprendre notre époque. Nietzsche a anticipé notre époque et son climat politique.
De son lointain XIXème siècle, il a prévenu que les états européens allaient sombrer dans l’esprit de clocher et l’hystérie collective. Il soutenait l’idée d’une grande Europe unifiée et défendait une politique transnationale qui dépasserait les petits nationalismes et dans laquelle l’art et la culture pourraient circuler librement. Pour Nietzsche, la culture est une part du développement humain et tout ce qui est statique et immobile est mortel culturellement. Toute nostalgie et tout regard en arrière est dangereux parce que cela bloque toute possibilité de progrès. Il espérait aussi l’émergence d’une élite trans-européenne qui pouvait conduire la culture et une révolution politique. Au lieu de cela, et c’est aussi ce qui arrive à notre époque, il a été témoin de la montée des séparatismes, du nationalisme, du tribalisme et du nihilisme. Entre autres choses, Nietzsche a aussi prévu ce qu’il nommait : “les guerres pour déterminer l’avenir de l’humanité”, qui se sont déroulées dans l’ombre de Dieu. Et pour lui, la mort de Dieu remet en cause la question du devenir de l’humanité. Sur un autre plan, Nietzsche nous offre la possibilité de comprendre les concepts de “post-vérité” et de “fausse-vérité”. Quand Nietzsche dit “qu’il n’y a pas de faits”, il veut dire que la vérité absolue n’existe pas et que tout ce que nous pouvons affirmer sur la réalité dans laquelle nous vivons, c’est que tout fait est sujet à interprétation. N’importe quelle interprétation prévalant à un moment donné est un instrument du pouvoir et n’est pas la vérité. La plupart des idées de Nietzsche dans son livre Zarathustra et dans ses autres oeuvres sont toujours d’actualité et peuvent servir à aider les gens à comprendre la politique actuelle et les faits de société.

Qu’attendez-vous de votre nouvelle tournée en Europe en 2019? Votre dernier album The sound of music, pourrait être qualifié d’album de la maturité, une expression particulièrement stupide; pourrions-nous le qualifier d’album de la renaissance au sens runique d’un nouveau réveil? Life is Life?
L : 
Nous n’attendons rien mais nous espérons tout. The Sound of Music est un album concept créé pour la situation très particulière de la Corée du Nord. Mais quand nous l’avons fait, nous nous sommes rendus compte que son contenu était beaucoup plus riche et universel que nous l’avions cru et pouvait aussi être pertinent dans le climat politique et culturel actuel en Europe ou en Amérique, comme en Corée du Nord et dans le reste du monde.

Photo à la une : Miro Majcen


Liens

Site : www.laibach.org

L’album : La Rédaction de NSP ne peut que recommander. De très grande qualité. Vivement les concerts !


« Capitalism actually does everything to hold people in oblivion, ignorance and insanity »

Since 1983 you have impressed un with your Occupied Europe Tour and the denunciation of totalitarianism, notably communists. Then you have denounced OTAN’s totalitarianism in 1994, totalitarianism that involved in particular ex-Yougoslavia. According to you, which are the totalitarianism to be denounced today?Laibach: The totalitarianism of democracy and freedom.

The absolute totalitarianism, according to medias at the disposal of the international community, is North Chorea. Your last album, of an absolute maturity, is the fruit of your work with that country. How did that regime propose that you express yourself and what fascination does it exert on you ?L : North Korea is just an illusion of the absolute totalitarianism; the closest to absolute totalitarianism – if we are talking in political terms – are nowadays countries like China and USA, South Korea and Singapore, Saudi Arabia and Emirates, but the rest of the world is following. North Korea did not propose us any expectations regarding the program of our show although their censorship committee later asked us not to perform certain songs that they found problematic, but that didn’t really endanger our concert and the whole mission much.

You have revived some of the famous tunes of The Sound of Music. According to you, is happiness still possible in today’s Europe ? Are we less  » occupied » by capitalism than in 1983 ?
L : We are definitely more occupied by capitalism today than in 1983 and although there are many reasons for Europeans to feel gloomy, according to the World Happiness Report 2018 happiness in Europe is in fact growing. Finland supposed to be even the happiest nation on earth – which is really difficult to believe, as miserableness is in fact one of the main characteristics of Finns by definition. Happiness and intelligence together is usually a difficult match, as well as sanity and happiness. But one of the keys to happiness is bad memory and capitalism actually does everything to hold people in oblivion, ignorance and insanity.

 Your first fans remember the collective of the New Slowenische Kunst and its informal passport. You have since created the political community Spectre. What differentiates them ?
L : Neue Slowenische Kunst is not the same as NSK State; these are two different notions and ideas. Neue Slowenische Kunst (NSK) was created in 1984 and lasted till 1992, when NSK State was created as a final joint act of NSK groups. As one of the main creators of both subjects we still generally support the idea of the NSK State, but unfortunately it did not fully succeed to develop its potentials of the utopian project. Therefore we decided to create a party (Spectre), not to replace the NSK state but to establish the possibility for the international movement and network, whose members would critically and more actively correspond in cultural, political and social issues, locally and internationally, under the all seeing eye of Laibach. Unlike the NSK State, which was created as a democratic experiment, Spectre is in this respect a totally totalitarian concept. In principle it should function independently from the NSK State, but the two can also intertwine, and in time the party can maybe become the core of the real new State.

Also Spracht Zarathrusta … What does Nietzsche represent for you ?
L : First of all we are not Nietzscheans, we consider ourselves Duchampians. But Nietzsche’s influence on modern continental philosophy is enormous and without him it would probably go into a totally different direction. He obviously had strong influences also on political history of Europe and with ‘post-truth’ and ‘fake-truth’ Nietzsche’s age has in fact maybe just arrived; his perspectivism offers us a way of understanding this phenomenon. All these are good enough reasons to discuss and interpret his ideas. As one of the foundations for existentialism and within the light of the dominant political and social ideology of our time, based on morality that serves the economy of the ruling class, strongly infected by nihilism, all the Nietzsche’s primary themes are important and very relevant again. Nietzsche anticipated our current cultural and political climate. From his late 19th-century perch, he warned that Europe’s increasingly democratic states would fall into parochialism and mass hysteria. He promoted a grand unification of Europe and advocated trans-national politics that would transcend petty nationalisms and in which culture and art could thrive. For Nietzsche, culture also has to do with overcoming yourself, and anything that is static and non-moving is the death of culture. All this nostalgia and looking back is poisonous because it stunts any possibility of progress. He also hoped for the emergence of a kind of trans-European elite that can lead this cultural and political revolution. What he witnessed instead (and what is now happening again) was more fragmentation, more nationalism, more tribalism, and more nihilism. Among other things Nietzsche also predicted what he calls « wars to determine the future of mankind, » which are taking place in the shadow of God. And his reasoning is that the death of God reopens the question of what we want humankind to be. On the other hand Nietzsche offers us a way of understanding the phenomenon of ‘post-truth’ and ‘fake-truth’. When Nietzsche says that there are no facts, he means that there is no absolute truth with respect to any assertion we make about the objective reality we live in and therefore all things are subject to interpretation. Whichever interpretation prevails at a given time is a function of power and not truth. So many of Nietzsche’s ideas from Zarathustra novel and from his other works are still relevant and they are there to help people interpret the current political and social topics.

What do you expect from this new European Tour in 2019 ? Your last album, The Sound of Music, could be qualified as album of maturity, a particularly stupid expression; could we rather qualify it album of revival in the runic sense of a new awakening ? Life is life ?
L : We expect nothing but we hope we get everything. The Sound of Music is a concept album and it was originally created for a very specific context of North Korea. But when we did it, we realized that it actually carries a much bigger and universal content and can be equally relevant also within the current cultural and political climate in Europe or America as for North Korea and the rest of the world.

 


Vidéo coup de cœur

Derniers articles Arts & Lettres & Chansons

Fascismes d’Europe

Le fascisme a été, avec le communisme, le principal phénomène politique du
Haut De Page