Le grand remplacement musical

dans Arts & Lettres & Chansons

La musique rend compte au plus près de l’évolution profonde des sociétés, sur le court et le long terme. Un retour sur l’évolution de l’écoute musicale en France est révélateur des enjeux de société, il montre comment le grand remplacement de population se double d’un grand remplacement musical, sans pour autant sombrer dans la résignation. La dernière grande époque de rayonnement de la culture française se situe à la Belle Epoque, celle du grand opéra, des kiosques à musique et de l’architecture haussmannienne. Au-delà des affrontements politiques ordinaires, aux yeux du monde entier la France retrouvait l’harmonie qu’elle avait perdue dans la tourmente révolutionnaire.

Rédaction NSP
Thierry Bouzard Auteur Des Chansons contre la pensée unique, édition des cimes, 2014

C’était juste avant le développement de l’enregistrement et de la transmission du son par la radio. Les orchestres de plein air (environ 7500 en 1900) mettaient en pratique le principe de subsidiarité musicale, c’est à dire donner la possibilité à ceux qui en ont le talent de faire entendre de la musique naturelle. Le kiosque à musique en est l’illustration. Il permettait à la population, tous niveaux sociaux confondus, d’entendre les plus grands airs de l’opéra, comme les mélodies à la mode du café-concert. Des travaux récents ont montré que le répertoire de ces orchestres évoluait simultanément, même s’ils avaient des différences de programmation pour s’adapter aux sensibilités locales. Ainsi, par ruissellement, les meilleurs morceaux des grands compositeurs pouvaient être diffusés dans toute la population par les moyens naturels qu’elle avait à sa disposition. Ce maillage du territoire de l’empire français — on trouvait ces orchestres dans toutes les villes de métropole et des colonies — a contribué à reconstituer une identité musicale collective.

Le principe de subsidiarité musicale

La guerre de 14 et les nouvelles technologies de transmission et d’enregistrement du son y mettent un terme et ouvrent la voie à la diffusion artificielle de la musique et du son, altérant profondément l’identité collective entretenue par la musique naturelle depuis toujours. Car la radio permet à l’autorité de prendre le contrôle de ce média pour imposer unilatéralement ses programmes, là où antérieurement les personnels des orchestres participaient à leur élaboration. L’écoute en commun entretient les liens qui unissent les communautés.
L’écoute individuelle par la radio et surtout l’enregistrement est un véritable onanisme culturel qui détruit le lien collectif. De nos jours, l’écoute collective de musiques naturelles est devenue exceptionnelle. Les individus écoutent des musiques mortes (enregistrées) ou des musiques amplifiées, dans les deux cas les auditeurs sont devenus des consommateurs, plus ou moins passifs, de sons artificiels.
Ce rapport au son, donc à la musique, rarement évoqué sous cet angle, met en évidence la passivité de l’auditeur, son absence de participation dans le processus créatif, que ce soit dans la composition ou l’exécution. Individualisé et passif, l’auditeur-consommateur est mûr pour l’écoute de n’importe quel répertoire, guidé uniquement par l’attrait individuel qu’il éprouve pour ce que l’industrie du disque lui donne à entendre et non pas pour l’intérêt que pourraient avoir ces nouvelles musiques pour sa communauté.
La société à laquelle il appartient a perdu ses défenses immunitaires culturelles, en l’occurrence musicales, et rendue perméable à toutes les influences musicales extérieures, ouverte à toutes les manipulations.

Un onanisme culturel

C’est d’ailleurs à la fin de la Grande Guerre qu’avec le jazz les premières musiques étasuniennes touchent le sol européen, illustrant le déplacement du centre de gravité politique et économique du monde. La révolution soviétique pas plus que les régimes totalitaires européens n’ont su apporter de projet musical à la hauteur de leurs ambitions politiques. Et de leur côté, fourvoyés dans l’impasse des “musiques contemporaines”, les compositeurs de la vieille Europe ne sont plus la référence. La musique de masse impose ses modèles économiques, en phase avec l’évolution de la société, et ce sont les Etats-Unis qui donnent le ton.

La résistance européenne à ces nouvelles musiques s’était manifestée dans la redécouverte des répertoires traditionnels collectés au XIXe siècle, aussi bien dans la Russie soviétique que dans l’Allemagne et l’Angleterre. En France, s’appuyant sur l’expérience du chant scout, les chantiers de jeunesse vont enseigner la chanson traditionnelle à toute une génération.
Cette politique anticipait dès l’Occupation le courant folk qui reviendra par les pays anglo-saxons dans les années 1970
. La réactualisation de ces répertoires traditionnels peut s’interpréter aussi bien comme une récupération qu’un retour nostalgique sur un passé disparu. Leur faible audience, malgré les festivals de musique celtique ou le succès des chants corses, ne leur permet pas d’influencer les populations allogènes qui s’installent sur le territoire national à partir des années 1970 et justifient le succès de genres nouveaux importés.

Un changement de centre de gravité culturel

En privilégiant l’écoute individuelle, l’enregistrement aggrave les divisions dans la société. La commercialisation du microsillon comme celle du transistor correspond à l’apparition du conflit entre les générations. Les impératifs commerciaux vont considérablement développer ces tendances délétères, morcelant les répertoires et isolant les individus, le baladeur puis l’écran mobile amplifiant le travers. Issu des pays anglo-saxons, le rock a confirmé leur suzeraineté musicale. La chanson française a tenté de résister, mais les groupes de rock français devaient adopter l’anglais pour espérer percer. Plusieurs générations de jeunes Européens ont été nourries au biberon de la musique anglo-saxonne, créant des dépendances culturelles qui sont autant de références idéologiques. Mais cela ne veut pas dire que le modèle pour le marché intérieur correspond à celui qui est destiné à l’exportation puisque c’est la chanteuse de musique country Taylor Swift qui a été la mieux payée aux USA en 2015.

La musique, outil du lien collectif

Face à ce tsunami musical quelques timides tentatives de réaction sont à signaler. Outre la mise en place de quotas qui ont eu l’effet inverse de celui attendu, dès les années 1980 et parallèlement à l’émergence du Front national, les groupes de rock skin français tentaient de faire entendre leur voix par la chanson, à l’époque où Renaud était le seul interprète reconnu des banlieues. Ils n’ont évidemment intéressé aucun producteur. Une décennie plus tard, le rock identitaire a constitué une autre tentative de briser l’interdit médiatique. Le soutien du Front national a contribué à lui donner une certaine audience, rapidement combattue. C’est d’ailleurs la seule et unique tentative d’un parti politique dissident de remettre en cause l’hégémonie musicale de la gauche. La scission de 1998 a contribué à la marginalisation de ce courant musical.

La ligne d’affrontement s’est déplacée. En 2002, les Béruriers Noir ont pu chanter La Jeunesse emmerde le Front national, mais le groupe n’existe plus et le rock alternatif engagé est en voie de disparition, car il n’a plus d’audience auprès de la jeunesse française blanche. Elle a abandonné les slogans politiques, elle préfère la techno qui coupe de la réalité du monde par la transe ou les hurlements du metal avec ses provocations satanistes. Si le Hellfest est devenu un des plus grands festivals musicaux de France, juste derrière celui des Vieilles Charrues, l’audience du rock metal comme celui de la techno est bien loin derrière celle du rap : ces musiques ne concernent que les Blancs, tenant en échec les promoteurs du “vivre-ensemble” et du métissage.

« Le rap est la musique préférée des Français »

Gagnant de l’Eurovision en 2014, la médiatisation de Conchita Wurst a montré la volonté de promouvoir un modèle, par contre le choix de Black M pour la commémoration officielle du centenaire de Verdun est la reconnaissance de l’influence d’un genre nouveau musical. Comme le publiait en 2014 Laurent Bouneau, directeur des programmes de Skyrock depuis 1992, « Le rap est la musique préférée des Français », des moins de 50 ans. Les médias n’en rendent pas encore réellement compte, tout du moins la télévision, pour ne pas effrayer l’électorat maintenu en léthargie avec les musiques qu’il a l’habitude d’entendre.
Les musiques les plus vendues en France sont des morceaux de rap. Un pan du grand remplacement musical en cours. La transformation de l’identité française ancestrale se lit dans ses chansons. La question n’est pas seulement musicale, elle est aussi ethnique.
Les statistiques de la drépanocytose, une maladie génétique d’origine exclusivement africaine, montrent une explosion des cas en Ile-de-France à partir de 2002. Elle concerne 35 % des nouveaux-nés en 2013 pour la France métropolitaine et jusqu’à 68 % en Ile-de-France
. Ces chiffres confirment le changement de population et expliquent l’engouement considérable pour le rap.

Il illustre une mutation des repères musicaux, car il ne s’agit pas de l’apport de musiques traditionnelles que ces populations auraient amenées avec elles, mais bien d’un déracinement par l’adoption de nouveaux référentiels musicaux étasuniens les coupant de leurs repères culturels ancestraux.
Le raz-de-marée du rap n’est donc pas un simple changement de référentiel culturel, il est aussi une amputation de la mémoire de ces peuples et l’évidence d’un échec des populations européennes à proposer un modèle plus attractif. Même le reggae, les musiques antillaises ou africaines ne réussissent pas à fournir de projet alternatif à ce standard musical imposé des Etats-Unis.
Et les féministes sont enfoncées.
Jusqu’à présent donneuses d’ordre de l’opinion, la récente relaxe du rappeur blanc Oreslan, poursuivi pour les paroles « ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner », est significative de leur recul, elles étaient déjà absentes lors des viols de Cologne et toujours à la traine sur la condition des femmes dans l’islam.
Les Femen se sont épuisées à combattre Civitas et la religion catholique. Destiné aux populations d’origine africaine et à ceux qui font allégeance à ce modèle culturel, le rap opère un grand remplacement musical, mais il n’est pas la seule offre musicale de la culture mondialisée.

L’ère des musique de masse

Ce tissage de liens planétaires est soigneusement entrepris par les reines de la scène musicale étasunienne. Ses deux poids-lourds, Beyoncé et Rihanna, ont chacune rempli le Stade de France (82 000 places) en juillet dernier, lors de leur tournée mondiale respective.
Pour fonctionner, le cocktail demande une voix exceptionnelle, une plastique impeccable, des chorégraphies millimétrées et un dosage savant de provocations sexuelles et politiques compensé par un engagement pour une cause humanitaire reconnue.
Moyennant quoi, l’artiste peut espérer une longévité d’une quinzaine d’années. Madonna est démonétisée, Lady Gaga fait le Super Bowl
et  Miley Cyrus, la nouvelle ingénue perverse, tient la corde en jouant avec des sextoys géants sur scène. Au XIXe, dans les grandes festivités, on faisait appel aux meilleurs chanteurs d’opéra, les critères ont changé.

Il ne faudrait pas voir dans ces réjouissances une main cachée qui sélectionnerait, concevrait et assurerait leur promotion. Son succès réside dans l’adhésion des populations. Car en musique, il est impossible d’aller à l’encontre de ses goûts, sauf qu’au lieu de les tirer vers le haut avec les meilleurs compositeurs, ils sont sélectionnés pour le plus grand nombre avec un nivellement musical correspondant. Le beau n’est plus que le rentable et devient du MacDo musical.
Même s’il y a des managers, personne n’est derrière ces chanteurs et ces musiciens, uniquement une machine du spectacle bien rôdée qui sait reconnaître et promouvoir les talents, d’où qu’ils viennent, s’ils se plient aux exigences du marché. Les concours du style The Voice permettent de détecter ces talents pour ensuite les propulser sur les grandes scènes. L’objectif est de toucher le plus grand nombre par la musique. La population ne s’intéresse pas à la politique, mais pour lui donner l’illusion de participer tout en maîtrisant les résultats, les vedettes sont des intermédiaires efficaces. La campagne présidentielle étasunienne en cours illustre le phénomène qui, à une moindre mesure, est à l’œuvre aussi en France. L’influence exercée par ces artistes en fait d’indispensables vecteurs d’influence dont les politiques ne peuvent plus se passer.

Si l’électeur ne suit pas à la politique, il écoute de la musique et donc adoptera les préconisations de ceux qui lui fournissent le lien collectif auquel il se réfère. Le processus est le même pour les modèles de société.
Dans cette confrontation, les compositions anciennes, même de grande qualité, ne résistent pas au rouleau compresseur des masses. L’écoute de concerts de musique naturelle ne peut pas concurrencer les concerts de musique amplifiée.

Conserver une identité musicale alternative à ces musiques de masse passe par une pratique musicale effective.

Les moyens peuvent sembler disproportionnés, mais en réalité ils sont réellement efficaces car ils répondent aux besoins naturels de lien social établi par la musique. La musique enregistrée, comme amplifiée, ne peut créer que des liens artificiels, séduisants mais corrosifs, et l’être humain a besoin de lien réels, les seuls utiles. Providentiellement, la musique permet d’établir le diagnostic et fournit le remède.

Dans ces conditions, il est illusoire d’envisager une prise de conscience de la population, par contre il est encore possible de s’appuyer sur ceux qui pratiquent la musique collectivement. Les grandes manifestations pour la défense du mariage sont issues aussi de la pratique du chant dans les pèlerinages, sur les routes et dans la liturgie et le Chœur Montjoie est un formidable outil de valorisation de l’identité française ancestrale.

Reste à chacun à prendre sa part dans l’entretien de ces répertoires musicaux.

 

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