Les Déracinés, Maurice Barrès

dans Arts & Lettres & Chansons

Sept jeunes lorrains rencontrent par l’intermédiaire d’un professeur de philosophie l’État centralisateur. Ce dernier nie leurs particularités issues de leur terre pour en faire de bons et braves républicains malléables au service de la France et uniquement d’elle. Il leur fait oublier leurs origines, les déracinant , afin d’être ce qu’ils ne sont pas, afin de vivre une vie qui ne devait pas leur être destinée. En feignant un certain dévouement envers l’État, il accepte une mutation qui l’éloigne de ses élèves afin d’obtenir de l’avancement et de monter à Paris. Cette mutation aura de lourdes conséquences, car voulant l’imiter, les jeunes lorrains en oublieront leur province natale pour la vie parisienne. Oublier d’où l’on vient, c’est se perdre, c’est nier ce qui fait de l’homme un homme, dans sa diversité, et le corrompre pour le rendre individu dans une société inhumaine.


Rédaction NSP
Athanase

Cette société inhumaine, il la rencontreront quand ils gagneront la capitale, lieu de vices, et certains en paieront un prix élevé. Malgré l’exemple de Napoléon, qui sut mettre l’énergie de sa petite patrie au service du bien commun, au service d’une idée le transcendant et l’élevant au dessus de lui-même, sans qu’il oubliât pour autant d’où il venait, d’où il parlait, la corruption gagne certains de ces nobles cœurs, les détourne de la vie véritable qui aurait été la leur si ils n’avaient pas été aveuglés par ce professeur arriviste. Car c’est bien un certain arrivisme qui est critiqué dans ce livre par Barrès, arrivisme poussant l’homme à nier ce qui le constitue pour des idées sans matérialité réelle, pour une réussite où perdre son âme est simple et même devient un but avoué afin de réussir, réussite qui conduit l’homme à oublier la décence commune afin de survivre à ce lieu de déchéance qu’est Paris à la fin du XIXe siècle. Leur vie étudiante, ils la traverseront difficilement, vivant de petits emplois mal payés, dans de sombres chambres mal chauffées et portant des habits, un costume uniforme, qui ne font que les individualiser encore plus face au poids des traditions et de l’Histoire de leur patrie charnelle. Certains, envieux de la réussite de quelques-uns, seront dans l’obligation de perdre toute dignité.
Néanmoins, sentants que leur vie conditionnée par leurs études ne sera qu’un leurre, ils cherchent un but, une façon d’utiliser leur énergie à bon escient, afin que cette dernière soit utile à tous, et ne se perde pas. Ils cherchent un homme providentiel autour duquel se regrouper, eux si différents les uns des autres mais qu’unit une même terre et par la même, un même destin en commun. Car Barrès ne nie pas non plus la Patrie, il ne nie pas la France, ce qu’il attaque c’est bien l’excès de centralisation, mais aussi l’idée qu’il faut se couper de ce qui fait l’identité charnelle d’une population, son terroir, c’est-à-dire le creuset de l’énergie nationale qui s’exprime de façon locale et qui fait la grandeur de la France.
Par l’intermédiaire de ce professeur de philosophie, on trouve dans ce livre une description de l’entre soi des cénacles politiques où opposants sur le devant de la scène se rejoignent dans les coulisses pour s’accorder entre eux, en fonction d’un ennemi commun à faire tomber ou en fonction de lobbies à ménager. Une mauvaise langue pourrait faire remarquer que Barrès fut député et participa au jeu parlementaire, mais ce dernier sut trouver l’homme providentiel attendu par les sept lorrains. Ces derniers, afin de peser sur le débat public, décident, près du tombeau de Napoléon, d’afficher leurs idées dans un journal, ce qui leur permettra d’avoir une activité et un revenu. Pour ce faire, un d’eux utilise l’argent d’un héritage durement épargné, issu du travail et de la sueur de sa famille.
Dans ce roman, plus dense que les précédents, on trouve, en plus de cette intrigue, des évocations de grands événements de la fin du XIXe, entre autres la levée de fonds pour le canal de Panama et les funérailles de Victor Hugo. C’est cependant d’obscurité qu’il est question durant ce roman. De l’obscurité de la capitale, qui loin d’être la ville lumière, est plutôt le lieu du déracinement. Ce déracinement ne se fait pas sans encombre, et bien que certains s’en satisfassent, d’autres sombrent. Et c’est là le mérite de ce livre, que de montrer que perdre son âme est encore plus simple quand on rompt toute attache avec la terre qui nous a vu naître et qui est prête à nous accueillir…


Les Déracinés fait partie d’une trilogie, deux autres articles suivront.