Les protestants et la république, de Patrick Cabanel

dans Arts & Lettres & Chansons

Patrick Cabanel est agrégé et docteur en histoire. Il occupe le poste de directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, où il est titulaire de la chaire Histoire et sociologie des protestantismes. Cet ouvrage intitulé Les Protestants et la République nous invite à une lecture de l’histoire politique protestante française à la fois pertinente et très originale.


Rédaction NSP
Franck Abed

L’historien protestant français Gaston Bonet-Maury avait formulé en son temps cette pensée : « Il y a une affinité élective entre l’esprit protestant et l’esprit républicain ». Pour corroborer ce constat, Cabanel n’hésite pas à ajouter « qu’on ne doit pas s’étonner que la Troisième République ait recruté ses premiers administrateurs ou représentants parmi les protestants ». Bonet-Maury pensait que « leur tradition presbytérienne et leur habitude de pratiquer le libre examen dans leurs Eglises [avaient] tout préparé pour cette forme de gouvernement ». L’auteur, à la suite de ce commentaire, écrit pertinemment : « Mythe ou réalité ? Une idée forte est confirmée, que Bossuet ou Tocqueville, déjà, avaient nourrie ; et en dépit du roi de Prusse, dont il faudra bien, tout de même, considérer la moue agacée ».
De fait, l’ambition de Cabanel avec son livre se voit clairement exprimée dans son introduction : « Cet essai s’est donc fixé une double ambition : reconstituer l’histoire politique, pour une période à la fois très contemporaine et relativement longue, depuis 1870, d’une minorité religieuse, les protestants français ». Comment souhaite-t-il procéder ? Il désire, « ce faisant, interroger un thème qui a toutes les allures du lieu commun, ou du mythe historiographique : l’ancrage dans la République laïque, puis dans la gauche socialiste, de ces protestants ».
En définitive, pouvons-nous considérer que « la division des chrétiens de France en deux confessions, au XVIème siècle, trouverait sa traduction politique partielle dans le conflit des deux France, à son apogée entre les années 1870 et les années 1940, la minorité protestante campant solidement au cœur de la nébuleuse laïque puis radical-socialiste ? » Cabanel présente sa réponse sans détour à cette question importante…
L’étude, que nous avons grandement appréciée, tient toutes ses promesses : « On aura l’occasion de vérifier la pertinence du mythe, pour des périodes et des régions caractéristiques, mais aussi d’en aborder les limites, car le XXème siècle a été celui de l’émergence de véritables droites protestantes, restées toutefois minoritaires ».
Nous relevons cette idée dévoilant une réalité très significative à l’endroit des protestants : « Cette histoire politique d’une minorité n’est pas une histoire annexe, pour diverses raisons. Les protestants, ou des protestants, ont joué à plusieurs reprises un rôle national tout à fait disproportionné à leur poids numérique. On le relève pour les débuts de la Troisième République comme pour les diverses expériences socialistes dans les années 1980 et 1990 ». Est-ce tout ? Bien sûr que non, car Cabanel poursuit : « On l’observe encore au cœur de deux crises majeures, l’affaire Dreyfus et les années de la France de Vichy ».
En définitive, l’auteur estime que « la traversée de l’histoire des protestants permet aussi une revisite de l’histoire politique générale, sur laquelle elle jette une lumière qui ne devrait pas être dépourvue d’intérêt ». Il précise ou du moins s’interroge : « N’a-t-on pas là, d’une certaine manière, et au moins jusqu’au gaullisme, l’envers de l’histoire politique des catholiques ? Il s’agit, certes, d’un groupe marginal. Mais Péguy l’avait déjà souligné à propos des Juifs : La marge n’est pas en dehors du texte, elle en est une partie, inséparablement liée à lui ». Voilà précisément un raisonnement extrêmement juste ! Concrètement, Cabanel souhaite que « ce livre soit une contribution à une autre histoire politique de la France contemporaine ».
Pour comprendre l’histoire des protestants français, l’auteur écrit « qu’ils forment une minorité singulière à plusieurs titres : on peut le soutenir aussi bien à l’égard de la France, nation majoritairement catholique, qu’à celui du protestantisme européen dans son ensemble. Ils ne sont pas plus des Français comme les autres, que des protestants comme les autres ». Certains ont souvent tendance à dire les protestants, mais ces derniers, en France et dans le reste de l’Europe, sont divisés entre huguenots, luthériens et calvinistes. Sans compter qu’au sein des deux derniers grands groupes, il existe de multiples entités dont les différences doctrinales se révèlent à peine plus épaisses que du papier bible.
Toutefois, en dépit de ces nombreuses divisions principalement théologiques, les protestants s’accordent sur beaucoup de points, notamment dans le cadre de la réflexion et de l’action politiques. Ils ont assurément contribué en France à l’installation et à la pérennisation de la République, même si, comme Cabanel l’explique avec pédagogie, il a existé, aussi étonnant que cela puisse paraître, des protestants maurrassiens.
Maurras avait pourtant dénoncé les « quatre Etats confédérés : Juifs, Protestants, Francs-Maçons et Métèques » … Cela n’empêcha nullement certains intellectuels protestants de dialoguer avec la figure majeure de l’Action française voire de la rejoindre dans son organisation. Toutefois, ce phénomène de « protestantisme de droite » – selon Cabanel – sera malgré tout marginal et ne résistera pas à l’épreuve du temps. Cette notion de « protestantisme de droite » nous paraît néanmoins très étonnante dans ce contexte, car l’Action française ne peut être considérée comme un mouvement politique de droite, de par son positivisme philosophique, son nationalisme doctrinal et son orléanisme dynastique.
Les protestants à partir de 1870 – et dès la Révolution en fin de compte – servirent objectivement et avec joie la République. Il convient de ne pas oublier ce qui suit : « Ce n’est certainement pas par hasard que le chef de file de l’économie classique en France, Jean-Baptiste Say, est protestant, et descendant de réfugiés huguenots issus des Cévennes. Les maîtres britanniques de l’école, les Smith, Malthus, Mill, sont également protestants, à l’exception du séfarade Ricardo ». Cabanel continue son propos comme suit : « Ce n’est pas non plus par hasard que les théoriciens français du libéralisme politique, également opposés aux excès révolutionnaires et à l’ultracisme des deux Terreurs blanches, Germaine de Staël et Benjamin Constant, sont protestants ».
Nous apportons un complément d’informations, non pour contredire Cabanel, mais pour offrir aux lecteurs un panorama d’observation plus étendu. Nous rappelons que Jean-Paul Marat fut le fils d’un capucin défroqué converti au calvinisme. Sa mère était issue d’une famille genevoise et bien évidemment calviniste. Nul n’ignore que Marat avait déclamé dans le style violent dont il était si coutumier : « Massacrez 270 000 partisans de l’Ancien Régime, et réduisez au quart le nombre des membres de la Convention », comme l’a rapporté Taine dans Les origines de la France contemporaine, la révolution, le gouvernement révolutionnaire. Cette sentence terrible devait probablement reposer sur une certaine emphase rhétorique, mais elle a réellement été pensée, dite, écrite et publiée. Par ailleurs, Marat n’était pas connu pour être dans la norme ou dans le camp des modérés : il avait toujours appelé à l’élimination physique des adversaires de la Révolution dans son journal L’Ami du peuple. Il a écrit, jusqu’à sa mort tragique, des formules sanguinaires.
Nous convoquons dans la même optique Philippe Jacques Rühl, fils d’un pasteur luthérien, qui, le 7 octobre 1793, détruisit la Sainte Ampoule sur le socle de la statue de Louis XV préalablement déboulonnée, cassée et destinée à être livrée à une fonderie de canons. Or, tout le monde connaît l’importance de cette Huile sainte dans le Sacre des Rois de France. Par ce geste grandiloquent, le conventionnel voulut-il se venger ? Passons…
En conséquence, pour reprendre l’expression de Cabanel, « ce n’est donc pas un hasard » que nous lisons le propos suivant sous sa plume : « Et s’il est un régime et une idéologie qui, une première fois, ont véritablement conquis les protestants, ce sont bien la monarchie de Juillet et l’orléanisme, incarnés l’un et l’autre par le Nîmois François Guizot ».
Tout est en effet lié : le père de Louis-Philippe Ier se fit appeler Philippe-Egalité pendant la Révolution afin de marquer sa rupture avec la noblesse. Il joua objectivement un rôle trouble contre son cousin Louis XVI et contribua fortement à la déstabilisation du gouvernement monarchique. Mais cela ne lui suffisait pas : il vota la mort de Louis XVI, et sans appel. Il s’opposa au vote de l’amendement Mailhe pouvant sauver le roi, entraînant son rejet. Il assista en personne dans son cabriolet posté sur le pont de la Concorde, à l’exécution de Louis XVI. Ce dossier ne peut être refermé, sans souligner un fait historique objectif présenté par l’auteur : « On sait par ailleurs que Louis-Philippe Ier a marié son fils, le prince héritier, prématurément disparu en 1842, à une princesse luthérienne au cours d’une double cérémonie religieuse et que le jeune couple a suscité l’enthousiasme des populations protestantes du Midi ».
Cabanel décrypte bien le protestantisme politique : « Il a donc pu coexister, dans le protestantisme, deux gauches. L’une est de type XIXème siècle, laïque, à l’aise sous la monarchie de juillet, si peu cléricale, qui [prospère] sous la Troisième République, et apporte son soutien tranquille aux partis, par excellence, radical et radical-socialiste. L’autre est le type XXème siècle, sociale, à l’aise essentiellement dans le réformisme socialiste, voire un peu au-delà ». D’une manière générale, il est intéressant de remarquer que « l’orléanisme a survécu à la défaite du régime, on le retrouve intact, servi par de grands bourgeois au début des années 1870 ; Louis-Charles de Frecynet et surtout Léon Say, le petit-fils de l’économiste, patron du centre gauche et champion du libéralisme à la Chambre des députés, l’incarnent à merveille ».
Par suite logique, nous lisons sans surprise que « les protestants français ont été des traducteurs, des importateurs, des passeurs d’idées et d’influences, à un moment crucial de la modernisation du pays, celui de l’enracinement de la République et de l’école pour tous, au lendemain des tragiques leçons du 2 décembre et de Sedan. La modernité, alors, venait de l’Europe du Nord, anglo-saxonne et protestante, voire un peu, déjà, des Etats-Unis d’Amérique ». Cependant, Cabanel démontre que plus l’histoire avance, plus le protestantisme semble traversé ou organisé par les différents clivages qui frappent ou ébranlent la société française. Aujourd’hui, le protestantisme politique paraît complètement marginal, même s’il subsiste encore quelques enclaves fort modestes ici ou là.
Nous sommes en présence d’une étude passionnante consacrée à une mouvance plutôt méconnue en France. Elle permet d’aborder sereinement l’évolution du protestantisme au sein de la société française qui est, depuis les deux derniers siècles, marquée par des crises politiques majeures et des ruptures vraiment marquantes. A sa lecture, nous saisissons mieux les liens intellectuels et bien plus qui existent entre les protestants, les juifs et la République…

 

Derniers articles Arts & Lettres & Chansons

Haut De Page