Les vérités cachées de la guerre d’Algérie par Jean Sévillia

dans Arts & Lettres & Chansons

Jean Sévillia est journaliste, essayiste et historien. Il a commis, entre autres, Le Terrorisme intellectuel, Historiquement correct, Historiquement incorrect, et Histoire passionnée de la France. Il est également chroniqueur au Figaro Magazine et membre du conseil scientifique du Figaro Histoire. Avec son nouvel opus, Les vérités cachées de la guerre d’Algérie, il revient sur une page dramatique de notre histoire.


Rédaction NSP
Franck ABED

La dédicace introductive donne le ton de l’ouvrage : « ce livre est dédié à tous ceux qui ont aimé la France et l’Algérie, et que les déchirures de l’histoire ont placés dans des camps adverses ». Malheureusement, lorsque certains parlent de la Guerre d’Algérie les nuances n’existent plus : « crime contre l’humanité ? Barbarie ? Ce sont les accusations les plus graves ». L’auteur précise que « ces mots sont à manier avec prudence, à bon escient en étant sûr de sa cible. Le risque, sinon, est de prononcer des jugements partiellement inexacts, ou totalement erronés, et de déclencher une tempête de protestations ».
Sévillia rappelle, dès la première page, que le candidat Macron en 2017 avait subi de plein fouet les justes critiques qui lui furent adressées, après avoir déclaré le 14 février à Alger : « la colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité. C’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant nos excuses ». Apparement, le président Abdelaziz Bouteflika ne garde aucune rancune envers l’ancien ennemi colonisateur, puisqu’il vient très souvent se faire soigner en France… D’une manière générale, l’ancien employé de la banque Rothschild & Cie n’aurait pas du employer des mots ne témoignant nullement de la vérité historique.
Ceci étant dit, nous posons la questions suivante : la République et les républicains de toutes tendances auraient-ils la mémoire sélective ? Le 22 juillet 1885 à la Chambre des députés, Jules Ferry, le père de l’école gratuite, laïque et obligatoire « vantait le devoir des races supérieures de civiliser les races inférieures ». Qui sait que le 9 juillet 1925 Léon Blum, militant socialiste, « saluait le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture » ? Peu de monde et c’est regrettable.

Le projet colonial fut porté par la gauche républicaine

Sévillia écrit en historien sérieux : « on ne saurait oublier qu’une certaine tradition se revendiquant de l’humanisme et de l’universalisme révolutionnaire, philosophie qui n’est pas étrangère à Emmanuel Macron, a souvent vu dans l’entreprise coloniale un vecteur de diffusion, outre-mer, des Lumières et des idées de liberté et d’égalité ». Il s’agit d’un rappel salutaire : en France, le projet colonial fut porté par la gauche républicaine. Les monarchistes se prononcèrent naturellement contre ce projet insensé. Albert de Broglie, sénateur royaliste, déclara à la tribune le 11 décembre 1884 : « Les colonies affaiblissent la patrie qui les fonde. Bien loin de la fortifier, elles lui soutirent son sang et ses forces ». Il avait raison comme le démontreront par la suite toutes les études historiques et économiques sur le sujet.
L’auteur observe que « depuis l’indépendance de l’Algérie, en 1962, il n’y a jamais eu, en France, de consensus national sur l’histoire de l’Algérie française, et encore moins sur l’histoire de la guerre d’Algérie ».
L’explication est simple : « plus que la mémoire, c’était l’amnésie qui prévalait ». Certains voulaient définitivement tourner la page, pendant que d’autres dissertaient sur le colonialisme, en oubliant les faits et le contexte. Cela provoqua remous, incompréhension et haine. Sévillia remarque que « l’anachronisme, le réductionnisme, le mensonge par omission, le manichéisme, les indignations sélectives et l’occultation » provoquent « une vision déformée par les clichés, les préjugés et les a priori idéologiques au sujet de l’histoire d’Algérie sous souveraineté française et de la guerre d’Algérie ». De fait, il précise que « ce livre répond au projet de présenter une synthèse de l’histoire de la guerre d’Algérie qui échappe aux travers dénoncés ci-dessus ». Nous pouvons dire qu’il a réussi ce délicat exercice, car il ne cède jamais aux sirènes du militantisme politique et reste constamment au plus près des sources documentaires.
Afin de respecter la réalité historique, il convient de rappeler qu’avant la présence française, l’Algérie n’existait pas. Charles-Robert Ageron, spécialiste critique de l’Algérie coloniale rappelle « qu’avant la conquête française, les habitants de l’Algérie ne se sentaient pas algériens. Aucune révolte généralisée (contre les Turcs) n’eut jamais lieu qui permettrait de parler de sentiment national algérien ». Effectivement, quand les Français prennent Alger « le mot Algérie n’existait pas, ou du moins n’était pas usité. En France, on parlait de la Régence d’Alger, du royaume Barbaresque d’Alger ou encore de l’Alger, traduction littérale de l’arabe El-Djazaïr. Algérie était une dénomination plus courte, plus simple et en même temps plus précise que toutes les autres ».
Sevillia énonce que « le 14 octobre 1838, à l’occasion du huitième anniversaire de la prise d’Alger, une instruction du ministère de la Guerre a prescrit l’intitulé Algérie pour désigner le pays dont la ville est la capitale ». La dénomination Algérie entre dans l’histoire par la seule volonté du gouvernement français d’alors. Il est intéressant de noter que jusque cette date le territoire qu’occupait la France « était désigné sous le nom de Possessions françaises dans le nord de l’Afrique ou ancienne régence d’Alger ».

Etat de délabrement de la contrée

Le péché originel des relations ambiguës entre la France et l’Algérie, qui n’avait donc aucune existence en tant que telle au moment de la conquête de 1830, tient sûrement -en grande partie – dans l’explication donnée par Jean-Jacques Jordi : « jamais conquérant ne fut plus surpris par sa conquête dont il ne savait trop que faire, puisque jamais l’idée d’une colonisation n’avait été avancée pour justifier cette expédition ».
Rappelons aussi que Charles X engage les forces militaires au Maghreb à la fois pour répondre à un incident diplomatique, la fameuse affaire de l’éventail, détourner les attaques de l’opposition républicaine et libérale, redonner du prestige à l’armée et sécuriser la mer Méditerranée des actes de piraterie. Comme chacun sait, le dernier Bourbon de la branche aînée est chassé par les Trois Glorieuses (27, 28 et 29 juillet 1830) alors que la campagne se montre bien engagée mais non terminée. Louis-Philippe d’Orléans prend alors « le relais des Bourbons qui ont mis fin à trois siècles de souveraineté de l’Empire ottoman sur Alger ». Quatre de ses fils y rencontrent la gloire des armes : le duc d’Orléans, le duc de Nemours, le prince de Joinville et le duc d’Aumale.
Quand les Français décident d’organiser leur nouveau territoire, ils sont surpris par l’état de délabrement avancé de cette contrée. Victor Hugo, piètre politique mais poète et conteur génial, s’enthousiasme pour les projets français en Afrique du Nord, au point qu’il confie au gouverneur général de l’Algérie le général Bugeaud : « c’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde ». Bugeaud, quant à lui, exprime ses réserves à l’encontre de l’occupation complète de l’Algérie : « en bon terrien, il juge que la Régence n’est pas cultivable ». Son propos se veut plus complet et il rédige un rapport au gouvernement dans lequel « il déconseille de s’investir plus en avant en Algérie, déplorant une possession onéreuse dont la nation serait bien aise d’être débarrassée ».
Sévilla dresse avec pédagogie toutes les étapes de la conquête, en prenant soin de toujours éviter la dualité primaire et les raccourcis tendancieux qui tronquent les faits. Ainsi, les torts ne peuvent pas être imputés à un seul camp. A ce sujet, l’auteur énonce la réflexion suivante : « il est néanmoins vrai que cette symétrie dans la cruauté de la guerre n’abolissait pas la dissymétrie de l’affrontement : les Français étaient les envahisseurs ; les indigènes, les envahis. Mais, sur la très longue durée de l’Histoire, les Arabes subissaient ce qu’ils avaient eux-mêmes effectué, des siècles auparavant, lorsqu’ils avaient occupé l’Afrique du Nord, cette terre où les invasions et les empires se sont succédé ».

L’Algérie qui a reçu en hommes et en capitaux le plus d’investissement

L’auteur revient sur le fameux décret promu par Isaac-Jacob Adolphe Crémieux, dignitaire de la franc-maçonnerie et promoteur de l’Alliance israélite universelle, qui « instaure une différence de traitement » entre les juifs et les musulmans d’Algérie. Suite à sa promulgation, déjà évoquée sous la Monarchie de Juillet, les juifs deviennent immédiatement citoyens français. En revanche, pour les musulmans la donne se révèle différente : la citoyenneté ne s’acquiert pas automatiquement et « ne peut être obtenue que sur demande et à l’âge de 21 ans ». A titre personnel, nous comprenons le ressenti du moment des autochtones musulmans face à cet acte, foncièrement injuste et illégitime, institué par le Gouvernement de la Défense Nationale. L’application du décret « introduit une contradiction avec les principes républicains officiellement revendiqués par le colonisateur et qui se révéla intenable dans la durée ». En effet, l’échec final coûtera très cher à la France et nous en payons encore le prix aujourd’hui.
D’aucuns parlent souvent, sans connaître le sujet, d’une dette de la France envers l’Algérie. Pourtant des économistes et des historiens ont démontré que les colonies avaient plus coûté à la France que le contraire. Xavier Yacono, Français d’Algérie, professeur à l’université d’Alger puis de Toulouse souligne que « de toutes les terres soumises à la souveraineté française, c’est l’Algérie qui a reçu en hommes et en capitaux le plus d’investissement. L’héritage laissé par la France est considérable ». Sévilla poursuit cette analyse factuelle : « en 1954, avec ses 570 000 habitants, Alger est alignée sur les grandes cités de la métropole avec son université, son Ecole de médecine, ses lycées, son Institut Pasteur, sa Bibliothèque nationale, son Musée national, ses sociétés savantes, ses quartiers bourgeois, sa Bourse, ses pôles économiques, son opéra, ses théâtres, ses hôpitaux et même ses embouteillages… »
L’action salvatrice de la France ne se limite pas aux villes : « avant la conquête, certes, l’Algérie était loin d’être un désert : les relations des voyageurs européens montraient des cultures, des verges. Mais les Français ont importé sur ce territoire des techniques modernes, un réseau d’irrigation, des barrages, des puits artésiens. Des vignobles ont été plantés, les champs de céréales se sont étendus. Le vin et le blé : une manne inconnue depuis la fin de l’Empire Romain ». Il faut aussi parler de la médecine qui « a été l’une des grandes richesses dont la France a fait profiter ce pays qui était jadis la proie des fièvres et des épidémies ».
Sévillia rappelle que « Daniel Lefeuvre, après Jacques Marseille, a prouvé que la France n’a pas pillé ses départements d’Afrique du nord : au contraire, elle les a secourus. Des années 1930 aux années 1960, l’Algérie étant incapable de subvenir à ses besoins, c’est elle qui a eu besoin de la France et non l’inverse ». Il pose le lucide constat suivant : « la France n’a donc pas de dette imprescriptible envers ses ex-colonies ».
Il poursuit son étude en expliquant les différents événements qui conduisent au drame de la Guerre d’Algérie et de ses conséquences multiples : attentats, enlèvements, fusillades, actes de guerre, rancoeurs, mensonges et trahisons. Sans céder au mépris, sans succomber au sentimentalisme, Sévillia part du principe « qu’il faut dire la vérité. Le bien, le mal. Les enjeux dans chaque camp. Sans rien cacher, mais sans manichéisme ni anachronisme. La colonisation n’a pas été un crime en soi : elle a été un moment de l’histoire, une modalité de la mondialisation ».
Nous citons une réflexion de bon sens, parce qu’il nous paraît important de la rappeler : « la guerre d’indépendance a été violente des deux côtés : quelle guerre n’a pas été violente ? ». Reprocher à la France la violence de la guerre est aussi intelligent que vouloir arrêter la pluie… A l’heure où le passé reste souvent décrié par les tenants de la repentance perpétuelle, méprisé par les partisans de la table rase, ou vanté voire magnifié pour de mauvaises raisons, Sévillia écrit un propos que nous trouvons très juste : « la souveraineté française sur l’Algérie, de 1830 à 1862 est cependant une histoire commune entre Français et Algériens. Cette histoire, il faut la regarder en face, sans l’embellir ni la noircir ». Ce livre, remarquablement bien écrit et documenté, vous permettra de saisir Les vérités cachées de la guerre d’Algérie loin de tous les partis pris idéologiques et de combattre les jugements réducteurs qui empêchent l’objectivité historique…

 

 

 

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