L’historien face à la loi Gayssot

dans Réflexions & Histoire

Qu’est-ce que l’histoire ? Et qu’est-ce que faire de l’histoire ? Voilà des questions qui peuvent sembler bien banales mais qui soulèvent en fait des problématiques de grande ampleur. Si l’on en croit la tradition européenne, Hérodote fut le premier historien de la Grèce et plus largement du monde occidental.


Rédaction NSP
Romulus Lupus

Ses écrits, les Enquêtes, ou Histoires, rédigées vers 445 av J.-C., neuf livres dans lesquels il expose l’expansion de l’empire perse et les guerres médiques, témoignent d’une volonté de raconter fidèlement des faits passés, qui s’inscrivent toutefois dans une vision du monde propre aux hommes de ce temps. Tout au long de l’ouvrage, il donne de nombreuses descriptions et renseignements sur les us et coutumes de divers peuples tels que les Mèdes, les Perses, les Egyptiens, les Lybiens, les Ethiopiens, les Arabes, les Indiens… D’ailleurs, le titre de son œuvre, en grec ancien Historíai, signifie littéralement « recherches, enquêtes ». Difficile de faire plus explicite. Voici donc une première définition de l’histoire, par celui qui en est symboliquement le fondateur en Europe : rechercher, enquêter sur des faits passés en distinguant le vrai du faux, puis les restituer sous forme écrite ou orale. Thucydide, à sa suite, avec son Histoire de la guerre du Péloponnèse, introduit dans on ouvrage historique la confrontation de diverses sources, orales et écrites, et un certain esprit critique. De plus, une grande nouveauté introduite dans son analyse historique est qu’il recherche la cause des évènements. Il cherche, dans son premier livre, les causes directes et profondes de la guerre du Péloponnèse. Polybe, au IIe siècle av. J.-C., très grand historien grec antique lui aussi, témoin de l’expansion inéluctable de Rome en Grèce chercha des causes intrinsèques au déroulement de l’histoire, en voulant comprendre comment étaient advenues cette volonté impérialiste romaine et la perte d’indépendance de sa patrie. Sa méthode est neuve, rigoureuse et hardie ; son style est médiocre, banal, lourd. Il ne veut faire rien d’autre que raconter des faits passés, avérés, en croisant les sources et les témoignages, sans fioritures, sans explications surnaturelles et religieuses.
Toutefois, il ne faut pas être naïf. Si, au fil des siècles, l’histoire fut bien souvent – si ce n’est systématiquement – écrite pour conforter ou légitimer une dynastie, une religion, un prince ou un roi, un royaume ou un peuple, et plus tard une nation, et fut écrite avec certains a priori par des hommes qui s’inscrivaient dans une vision du monde de leur temps précise, et enfin que la méthode de recherche et d’écriture n’était pas nécessairement la même que celle d’aujourd’hui, il n’en reste pas moins que, dans la mesure du possible, les historiens, du moins ceux de bonne foi, voulaient raconter fidèlement des faits passés, en ayant accès à toutes les sources et tous les témoignages possibles. La discipline n’était toutefois pas autonome ni organisée et institutionalisée en Occident, pendant de nombreux siècles, et était dépendante de grands pouvoirs (royaux, princiers, ecclésiastiques), et devait donc servir une cause précise. À partir du XIXe siècle, siècle qui fut, comme on l’a maintes fois répété, celui de l’histoire, la discipline pris son envol en Occident et put commencer à sérieusement se structurer et s’autonomiser.
C’est à partir de ce siècle mais bien plus encore au cours du siècle suivant qu’apparurent toute une flopée de courants et d’écoles historiques avec l’école des Chartes en France puis des Annales, puis enfin divers courants historiographiques dans la seconde moitié du XXe siècle comme la Nouvelle histoire ou la micro histoire, entre autres, pour finir avec, en dernier lieu, l’histoire du genre, importée du monde anglo-saxon. C’est ainsi que progressivement, d’une histoire non reconnue comme discipline à part entière et dépendante d’autres systèmes de savoirs et de pouvoir, nous sommes passés à une histoire plus unifiée et unifiante, plus nationaliste sous la IIIe république, puis à une histoire d’inspiration marxiste qui fut ensuite largement dépassée et qui se déclina ensuite en de nombreuses branches autonomes, pour qu’au final cette discipline soit pleinement reconnue en tant que telle, dans toute son utilité et sa complexité, abordant tout ce qu’il est possible d’aborder comme sujet à travers les âges et les civilisations.
C’est ainsi que doit être l’histoire. C’est ce que devrait pouvoir faire l’historien. Pouvoir raconter la genèse, le développement et la fin d’une civilisation, d’un peuple, d’un objet, d’une pratique, d’une guerre, d’un conflit, d’un génocide, en ayant accès, idéalement, à toutes les sources et témoignages possibles, en appliquant la méthode critique dans le traitement de ces sources pour ne rechercher que la stricte vérité historique, et rien d’autre. L’historien peut-il appliquer cette méthode pour absolument n’importe quel sujet ?

Le cas de la seconde de la Seconde Guerre mondiale

Prenons l’exemple d’un sujet d’étude très précis : la Seconde Guerre mondiale. Sujet d’étude inévitable et largement traité qu’il est, bien sûr, inenvisageable de remettre en question, en particulier en ce qui concerne la Shoah. Nous avons tous entendu parler de « révisionnisme » et de « négationnisme » à ce sujet. Certaines personnes, ayant vécu les évènements ou non, se seraient mises, pour des raisons obscures, à contester tout ou partie du génocide commis par l’Allemagne nazie à l’encontre des Juifs. Peut-être parce que ces personnes sont elles-mêmes antisémites, diront certains, ou bien parce que ces personnes sont folles ou endoctrinées, diront d’autres. Mais laissons cette épineuse question de côté, il ne nous appartient pas de juger de leurs motivations.
Comment se fait-il que, lorsque l’on se penche sur la Seconde Guerre mondiale, certaines études soient, sinon interdites, au moins particulièrement limitées, largement désapprouvées et fortement combattues ?
Les réponses à cette question sont multiples, mais un élément de réponse central est cette fameuse loi no 90-615 du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, dite loi Gayssot.
Que dit cette loi ?
Elle interdit, dans son premier article, toute discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion. Notons d’ailleurs au passage
l’utilisation inconvenante du mot « race », si bien boycotté dans l’espace public par les hérauts de la bien pensance de l’espace médiatique mais aussi par certains scientifiques portés par une idéologie antiraciste et égalitariste. Mais passons.
La loi innove par son article 9, qui énonce la chose suivante : « Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l’article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d’une organisation déclarée criminelle en application de l’article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale. » Cet article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 définit les crimes contre l’humanité en ces termes : « […] l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du Tribunal, ou en liaison avec ce crime. »
Tout le monde comprend à quoi cela fait référence, suivant l’ordre des priorités mémorielles qui s’est imposé après la guerre. Notons que certains de nos ennemis politiques s’opposèrent à cette loi, notamment la
parfois contestée Simone Veil, à l’origine de la loi qui a autorisé des millions d’avortements depuis 1975, ou encore Robert Badinter et Yann Moix, ce dernier ayant signé la pétition du 6 août 2010 contre la loi Gayssot mais s’étant rétracté par la suite.
Certaines personnes comme, pour ne citer que des noms connus, Robert Faurisson, Vincent Reynouard, Jean Plantin, Bernard Notin ont été condamnées à de lourdes amendes et des peines de prison en plus d’avoir été parfois lourdement ostracisées socialement pour avoir contrevenu à cet article 9, en ayant fait pour certains des recherches historiques minutieuses et avoir abouti à des conclusions auxquelles ils n’étaient pas censés aboutir selon l’« histoire écrite par les vainqueurs » comme aurait dit Maurice Bardèche.
En accord avec la vision de l’histoire que nous avons développée, nous vous conseillons la lecture de l’ouvrage de Me Eric Delcroix, avocat de Robert Faurisson, ouvrage fort bien documenté sur la question et qui éclairera les chercheurs sur les spécificités de cette loi: La police de la pensée contre le révisionnisme.
Il est à noter  qu’à l’époque l’auteur avait été  condamné pour contestation de crimes contre l’humanité à 20 000 francs d’amende et un franc de dommages-intérêts à chacune des parties civiles par le tribunal correctionnel de Paris.

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