Liberté d’expression, bonnes mœurs et libertinage

dans Résister

Selon la doxa dans laquelle nous baignons à notre coeur défendant, nous connaissons en France en particulier et en Europe en général, un régime de liberté d’expression exemplaire. Et pourtant, les dissidents que nous sommes connaissent les affres des poursuites et des condamnations judiciaires. La contradiction n’est qu’apparente, la réalité vécue, cachée par les maîtres du discours, est que la liberté d’expression est étroitement bornée comme jamais par le Système, abrité derrière sa maîtrise du langage (cf. la novlangue selon le 1984 de George Orwell).


Rédaction NSP
Eric Delcroix

Dans la France interdite 1, livre dont la lecture est indispensable, Laurent Obertone énonce, ce qui peut surprendre le lecteur : « En France, aujourd’hui, la liberté de conscience est nulle [souligné par lui] » (page 437). En effet, la liberté d’expression n’est pas que la possibilité de communiquer toute information, mais aussi et d’abord de dire et d’écrire ce que l’on pense ou ressent. La liberté d’expression suppose donc préalablement la liberté de conscience évoquée par M. Obertone.

Liberté de conscience et dissidence

Toutefois, la liberté de conscience va bien au-delà de la liberté d’expression, puisqu’elle recouvre aussi le non-dit et plus généralement l’arbitraire intime du sujet de droit.
Depuis les Lumières et la remise en ordre de notre droit par Napoléon, la définition des crimes et délits était indépendante de l’état d’esprit de celui qui les commettait. La question de la conscience ou intention de l’acte par son auteur renvoyant alors à la seule question, a-t-il voulu l’acte commis et non pourquoi l’a-t-il voulu (refus d’intégrer le mobile dans la définition de l’infraction) ? Certes, il n’est pas indifférent à un tribunal ou à une cour de savoir ce pourquoi-là, afin de moduler la sanction, part de subjectivité (refusée historiquement à la loi) et que Hegel appelait très justement la « part de grâce » du juge.
L’intégration du mobile dans la définition de l’infraction introduit la partialité dans le prétoire, ce pourquoi elle fut longtemps refusée par la République, sauf pour les cas de trahison, dont la sanction peut revêtir la robe de justice mais relève en réalité du domaine de la politique.
Mis à part les désordres et emportements liés à la Libération, la République s’est tenue à cette philosophie juridique de neutralité axiologique de la justice jusqu’en 1972. Il n’y eut qu’une regrettable exception avec les lois contre les menées anarchistes en 1894, aussi ces lois sont-elles restées dans la mémoire nationale précisément comme les « lois scélérates » !
Mais le législateur contemporain, démangé par le prurit de la morale mondialiste, en est venu à se vouloir le gardien d’un nouvel ordre moral « antiraciste » protéiforme (anti-discriminatoire, pro-minorités), poussé petit à petit sur le fumier pestilentiel du grand procès de Nuremberg (1945-1946). En effet, selon le statut du Tribunal militaire international (1945), le mobile pro-allemand entrait dans la constitution des crimes inventés pour la circonstance. Un même acte commis pour la cause alliée perdait ainsi miraculeusement sa nature criminelle…
L’absorption du mobile dans les éléments constitutifs des infractions s’est faite, en France, d’abord partiellement, avec les lois Pleven (1972) et Lellouche (2003), avant de devenir un cas général d’aggravation avec la loi Perben II (2004). C’est ce que j’ai appelé les crimes et délits peccamineux, par référence aux sept péchés capitaux, dispositions d’esprit qui novent un acte, même en soi anodin, en péché. Comme Jeanne d’Arc, à qui l’inquisiteur Beaupère demandait si elle était « en état de grâce », tout accusé suspect de discrimination 2  doit justifier de son état de grâce auprès du juge confesseur. C’est ce que l’Inquisition appelait « fornication spirituelle » ou « délit mental »3 . (C’est aussi bien sûr en fonction de son intention politique et sociale que Sartre définissait, en précurseur, le salaud).
Je renvoie le lecteur à mes travaux sur ce sujet 4 pour en revenir à la liberté d’expression proprement dite.

Liberté d’expression et bonnes mœurs

La conscience peut transmettre ce qui émane d’elle par la parole, l’écrit, l’image ou le son, dans l’entourage privé ou à l’adresse du public. Et à cet égard le Système, relayé par ce produit d’importation récente qu’est l’État de droit (Rechtsstaat / Rule of law), proclame la liberté d’expression, de façon récurrente, tonitruante et ostentatoire. Proclamation diffusée par les politiciens, les journalistes, les enseignants et par nos juges ainsi que par les juges des cours internationales suzeraines (cf. notamment la Cour européenne des droits de l’homme).

Et pourtant les dissidents sont poursuivis et condamnés et censurés sur Internet… Alors, de quoi s’agit-il ?

Nous vivons sous l’empire de ce que le philosophe dissident soviétique Alexandre Zinoviev (1922-2006) appelait pour sa part la superidéologie. Zinoviev était fasciné par ce qu’il avait découvert en Occident où : « Il n’existe pas formellement un centre d’où seraient dirigés les médias. Mais, dans les faits, ceux-ci fonctionnent exactement comme s’ils recevaient leurs instructions d’une direction centrale tel que le Comité central du PC d’Union soviétique. Il y a là une sorte de « main invisible », qui n’a pratiquement jamais été étudiée de manière rationnelle (…) Les personnes formant ce mécanisme sont mutuellement reliées par une multitude de contacts personnels » 5. Je tente ici par conséquent une contribution à l’étude de manière rationnelle du phénomène.
Ayant mûri son projet dans les décennies de l’après guerre, cette idéologie progressiste en est venue à se prendre pour l’instrument de la Vérité, au sens métaphysique du terme, et donc du bien ontologique (après Auschwitz etc.). Fanatisme oblige, ne raisonne pas qui se croit investi du devoir de se conformer au Bien et de participer à son triomphe. Le Mal, voilà l’Ennemi du genre humain, pour rester dans le registre sémantique de l’Inquisition.
Voici pourquoi, par la vertu de la « main invisible », les gens du Système sont persuadés de respecter la liberté d’opinion et d’expression, tout ce qui s’écarte de l’idéologie progressiste, celle immarcescible des lendemains qui chantent, ne pouvant être que l’expression du Mal. Contre le Mal, il y a la morale proclamée par les droits de l’homme qui conditionne lourdement la grande majorité des bac + 3, bien formatés, avec lesquels il est donc devenu le plus souvent impossible de débattre… Ainsi, pour les gens d’aujourd’hui, les expressions discriminatoires ou critiquant les minorités privilégiées, ne sont mêmes plus perçues proprement comme des opinions mais comme des atteintes, évidemment choquantes, aux bonnes mœurs (la race protéiforme et les discriminations naturelles ayant pris la place du tabou du sexe) comme on disait jadis des choses déshonnêtes.
Les nouveaux censeurs ont fini par croire à leurs propres coquecigrues, persuadés qu’ils sont fondés à rejeter pêle-mêle les pensées et sentiments dissidents (« idées de haine ») dont le ressort est évidemment la « haine » et donc le Mal. Bref, ils ne croient pas déroger à la liberté d’expression, mais protéger ce que l’on n’appelle plus les bonnes mœurs. (Même le premier amendement de la constitution américaine, qui assure la liberté totale d’expression, n’a pas empêché des mesures restrictives pour la défense des bonnes mœurs chères aux puritains…)
Le dissident d’aujourd’hui est, dans le meilleur des cas, ostracisé au-delà de la façon dont pouvait l’être le pornographe dans la bonne société victorienne… Dans le pire des cas, c’est l’interdiction professionnelle ou l’emprisonnement comme celui de la révisionniste Ursula Haverbeck, à 90 ans, en Allemagne, et de bien d’autres Allemands (ou Autrichiens). A cet égard, l’Allemagne n’a plus rien à envier à l’ancienne RDA communiste 6.
Il faudrait se libérer du carcan du péché, comme surent le faire les libertins français du XVIIème siècle. La France avait alors brillé par son libertinage intellectuel. Louis XIV leur paraissait bien débonnaire. Tel n’est pas le cas de nos Présidents et de leurs maîtres en progressisme manichéen…
Reste le constat désabusé de Zinoviev : « Le citoyen occidental est bien plus abruti que ne l’était le soviétique moyen par la propagande communiste » 7. Et c’était avant le smartphone !


NDLR : Eric Delcroix fut 38 ans avocat au barreau de Paris dont 28 comme avocat de feu Robert Faurisson et condamné pour contestation de crime contre l’humanité (loi Fabius-Gayssot).


  1. Éditions Ring, 2018.
  2. Pourtant ce concept de discrimination n’a été forgé tel quel qu’en 1957, par l’économiste néolibéral américain Gary Becker (1930-2014) ! Son succès mondial, gigantesque à bas bruit est un tournant majeur dans notre civilisation.
  3. Le Dictionnaire des inquisiteurs, par Louis Sala-Molins, éditions Galilée, 1980 (voyez pages 222 et 256).
  4. Le Théâtre de Satan, l’Aencre, 2002 et 2010 et Manifeste libertin, l’Aencre, 2005 et Akribeia, 2013.
  5. La Grande rupture, L’Âge d’homme, 1999 (page 64).
  6. Voyez les Pensées ne sont pas libres en Allemagne, par Germar Rudolf, éditions Akribeia, 2005.
  7. Idem, page 94.

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