“Vouloir développer l’Afrique selon un modèle consumériste européen est un leurre”

dans Entretiens

NSP : En France, d’aucuns parlent du poids, réel ou supposé, de la Franc-Maçonnerie sur les affaires politiques. Qu’en est-il de la FM en Afrique ? Les Frères sont-ils nombreux ? Combien de présidents africains sont Francs-Maçons?

CT : « Saint-Jacques des Vrais Amis rassemblés », est la première loge créée en terre africaine, en 1781, à Saint-Louis du Sénégal. Il s’agira longtemps d’une maçonnerie coloniale.

Avec l’essor de la politique proprement africaine liée à l’indépendance, la maçonnerie s’est considérablement africanisée.

Si la Grande Loge Nationale a longtemps été largement prédominante, le Grand Orient est aujourd’hui très influent.

D’une façon générale, la GLN reste plus liée aux milieux d’affaire et le GO apparaît plus lié aux milieux politiques.

Il faut toujours de méfier des racontars dès qu’on touche à ce sujet, mais pour nombre de maçons africains l’appartenance à une obédience précise n’est clairement pas immuable.

C’est d’autant plus vrai qu’Omar Bongo a œuvré toute sa vie pour ériger une maçonnerie africaine autonome, unifiée, dégagée de la tutelle des deux grandes obédiences précédemment citées dont les affiliés ne rechignent pas à des affrontements politiques fratricides.

De nombreux journaux et notamment Jeune Afrique, tout comme le blog Médiapart, ne se sont pas gênés pour citer les noms de nombre de présidents africains actuels qui ne font pas mystère de leur appartenance aux loges tels :

  • Ibrahim Boubacar Keïta ( Mali),
  • Denis Sassou Nguéssou ( Congo), doyen des francs- maçons subsahariens francophones
  • Mahamadou Issoufou ( Niger),
  • Roc Marc-Christian Kaboré (Burkina),
  • Aly Bongo (Gabon), grand maître de la Grande Loge du Gabon, comme son père Omar.
  • Alpha Condé (Guinée),
  • Faure Gnassingbé (Togo) comme son père Gnassimbé Eyadéma.

Les rencontres humanistes et fraternelles africaines et malgaches ( Rehfram) qui regroupent toutes les loges maçonniques d’Afrique se sont déroulées à Lomé (Togo) en 2015.

  • Joseph Kabila (Rdc),
  • Paul Biya (Cameroun) est rosicrucien et serait affilié à la GLNF
  • Hery Rajaonarimampianina (Madagascar)

Liste non limitative…

C’est dire que le poids de la maçonnerie n’est pas du tout négligeable !

NSP : La majorité des historiens explique que la décolonisation anglaise fut réussie et la décolonisation française un échec. Validez-vous ce postulat historique ? Comment expliquez-vous ce loupé politique français ?

CT : La question de la décolonisation ne peut s’envisager que comme une conséquence … de la colonisation.

C’est donc d’abord à la différence d’approche de la vision coloniale qu’il faut s’attacher pour comprendre cette divergence de résultats.

Très schématiquement je dirai que la colonisation britannique a été essentiellement le fruit d’une volonté commerciale s’appuyant sur la première flotte du monde, et avec des méthodes … parfois musclées …

L’administration coloniale, réduite au minimum, souvent émanant de l’armée (les descriptions des livres de Kipling par exemple sont très révélatrices à cet égard) ne servait qu’à faciliter les activités agricoles et commerciales, fruit du travail de familles britanniques implantées sur place durant des générations. Les populations locales notamment aux Indes restant dans leur contexte civilisationnel initial, massivement ignoré des Anglais qui respectaient les usages et les structures politiques de ces pays.

Pour les régions peu peuplées telles l’Australie ou la Nouvelle Zélande, les Anglais se sont installés purement et simplement, en repoussant les rares indigènes des zones où ils se trouvaient.

Cela s’est passé presque partout sans heurts notables, sauf en Afrique du Sud avec les Zoulous …

Les Anglais ont donc effectué essentiellement une colonisation de peuplement, active, laborieuse, rémanente, très pragmatique, respectant les structures locales quand elles existaient.

Une colonisation qui a ouvert la société britannique aux individus locaux les plus brillants, certains épousant même des anglaises et finissant à la Chambre des Communes voire anoblis par la couronne !

Ils se sont donc trouvés incorporés au « monde britannique » et tout naturellement sont devenus des acteurs majeurs du Commonwealth qui s’est prolongé avec l’indépendance des pays concernés.

La colonisation française, surtout sous la troisième république, a été beaucoup plus idéologique et administrative : une colonisation où les fonctionnaires étaient très nombreux – donc coûtaient très cher au pays – et avaient le rôle essentiel.

Des gens, aussi compétents et pleins de bonne volonté soient-ils, qui n’étaient là qu’à titre temporaire et dont les moins portés par l’idéologie civilisationnelle venaient uniquement, compte tenu des considérables primes d’expatriation, pour « faire du CFA » selon la formule consacrée.

Une présence transitoire donc essentiellement non productive ou peu productive, il faut le reconnaître. (Proportionnellement, sauf en Algérie, le peuplement colonial industrieux et agricole français a été très minoritaire, encore que là une bonne proportion était le fait des « français Crémieux » naturalisés.)

Les locaux les plus doués firent des études universitaires en France, constituant une élite qui, bien souvent, a préféré rester en métropole, où les diplômes assuraient des revenus substantiels auxquels qu’ils n’auraient jamais pu accéder localement.

Il n’y a pas eu d’osmose sociétale franco-africaine comme il y eut une osmose anglo-indienne.

La décolonisation française n’a donc pas laissé sur place une élite productive et surtout pratiquement pas de ces cadres techniques intermédiaires indispensables à l’essor économique de ces pays. Or chacun sait qu’une armée vaut plus dans l’action par ses sous-officiers que par ses généraux…

Ce constat explique à lui seul les échecs de la décolonisation qui, en plus par le biais politique de la Françafrique, allait se muer en réelle « post-colonisation » économique, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes !

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