Togo. Elections présidentielles truquées : Faure Gnassimgbé en route vers une sortie mouvementée ?

dans Tour d'horizon

Dans un article de mai 2017 nous évoquions la situation insurrectionnelle larvée qui s’installait au Togo face à l’autoritarisme de Faure Gnassingbé qui entendait faire une nouvelle fois modifier la constitution pour pouvoir s’accrocher au pouvoir jusqu’en 2030… Des manifestations hebdomadaires, sinon journalières, qui ne seraient pas sans rappeler le mouvement des Gilets Jaunes qui n’a pas su non plus se trouver de leader d’envergure nationale : une coalition de 14 partis groupusculaires, dénommée « C 14 » allait ainsi agiter le pays durant largement plus d’un an …


Rédaction NSP
Claude Timmerman

La répression par l’armée – toutes dévoue à Faure Gnassingbé car essentiellement de recrutement kabyé, l’ethnie présidentielle – fera dire à Kofi Yamgnane, franco-togolais ancien parlementaire et ancien ministre de l’intégration de François Mitterrand de 1991 à 1993 : « Le Togo ressemble de plus en plus à la Corée du Nord »
https://www.lepoint.fr/afrique/kofi-yamgnane-le-togo-est-la-coree-du-nord-de-l-afrique-de-l-ouest-20-09-2017-2158441_3826.php
Faute d’hégémonie, d’organisation, de moyens, les C 14 allaient finir par décider de boycotter les élections législatives de 2018. Une attitude suicidaire car cette élection allait conduire à une assemblée nationale disposant d’une écrasante majorité présidentielle qui votera avec un bel ensemble la réforme constitutionnelle permettant à Faure Gnassingbé – marchant dans les pas de son père Gnassimbné Eyadéma – de s’accrocher au pouvoir encore « légalement » pour dix ans… et pour finir ensuite président à vie…
Les résultats chiffres parlent d’eux-mêmes, sur un total 91 sièges le parti présidentiel UNIR compte 59 sièges !

 

L’UNIR est un habillage du RPT (Rassemblement du Peuple Togolais) le parti totalitaire construit par Gnassingbé Eyadéma en 1969 pour asseoir son pouvoir, sur le modèle préconisé par son mentor et ami, le nord-coréen Kim Il Sung à qui il devra le titre de « timonier national ».
A la suite d’un plébiscite de 1972, qui consacrera le pouvoir d’Eyadéma, le parlementarisme disparaîtra.
Mais Gnassingbé Eyadéma avait dû finir, sous la pression internationale, à la suite de la Conférence Nationale Souveraine Togolaise qui s’est déroulée du 8 juillet au 28 août 1991, par accepter le pluralisme politique et la création de partis d’opposition.
L’archevêque de Lomé, Mgr. Philippe Kopdzro aujourd’hui émérite, en a été un acteur clé : élu Président de cette Conférence nationale souveraine, puis du Haut Conseil de la République, il assurera la présidence du parlement de transition faisant rentrer le régime dans le cadre parlementaire…

Un homme, apôtre de la démocratie, dont Gnassingbé Eyadéma, qui le détestait, m’avait dit dix ans plus tôt « celui-là, il se prend pour Makarios »… Il ne croyait pas si bien dire !
https://www.jeuneafrique.com/339897/politique/archeque-philippe-kpodzro-1991-multipartisme-emporte-dictature-togo/

L’UNC est le parti héritier du le parti historique de l’opposition UFC créé en 1992 par Gilchrist Olympio, le fils du président de l’indépendance togolaise Sylvanus Olympio, assassiné lors du coup d’état fomenté par Gnassingbé. C’est Jean Pierre Fabre qui en prendra la direction à partir de 2010, Gilchrist Olympio devant se retirer pour raison de santé de la vie politique. Avec Kofi Yamgnane, franco-togolais ancien parlementaire et ancien ministre de l’intégration de François Mitterrand de 1991 à 1993, Jean Pierre Fabre construisit l’UNC et sera candidat à 3 reprises à l’élection présidentielle togolaise, successivement en 2010, 2015 et en 2020
C’est devenu l’opposant emblématique bien que n’ayant jamais exercé la moindre responsabilité sur le plan national ou international.
Le NET a été créé en 2008 par Gerry Taama, un ancien Saint Cyrien qui avait démissionné avec fracas de l’armé pour constituer un parti supposé capable de cristalliser les luttes et aspirations populaires. Mais sans grand succès… Tamaa n’a aucune expérience politique…
Le MPDD (Mouvement Patriotique pour la Démocratie et le Développement) fondé en 2018 dans la perspective des élections présidentielles de 2020 est une refonte du parti OBUTS (Organisation pour Bâtir dans l’Union un Togo Solidaire) créé en 2008 par Gabriel Messan Agbéyomé Kodjo qui n’avait pas su figurer lors des élections précédentes…
https://togobreakingnews.info/index.php/politique/item/3639-obuts-devient-le-mpdd-un-creuset-pour-realiser-le-changement

Agbéyomé Kodjo figure incontournable de la politique togolaise

Nommé directeur de la Sonacom après avoir passé sa thèse d’économie de gestion à la faculté de Poitiers, il est nommé ministre des sports, puis directeur du port autonome de Lomé. Elu député en 1999, il deviendra président de l’assemblé nationale avant d’être nommé premier ministre en juin 2000.
Toujours très proche d’Eyadéma – au point d’être considéré comme son dauphin  – il n’hésitera pas au nom de ses convictions à s’opposer directement à lui quant à la « gestion présidentielle » d’une partie des rentrées budgétaires nationales… au point de finir par le dénoncer publiquement et par voie de presse…
« Tout laisse à penser que devant un Ministre de l’économie, des Finances et des Privatisations, impuissant et dépourvu de tout pouvoir, des prélèvements à la source sont opérés dans les régies financières de l’Etat, ce qui a pour conséquence l’accumulation des arriérés intérieurs notamment sur les salaires et les pensions des retraités, des veuves et des orphelins. »
http://www.ufctogo.com/Agbeyome-Kodjo-Il-est-temps-d-1268.html
Menacé de mort, démis de ses fonctions, il s’exilera en France.
Après le décès d’Eyadéma, il est rentré au Togo le 8 avril 2005, mais a été rapidement emprisonné puis relaxé pour une accusation (détournement de fonds alors qu’il était directeur général du port autonome de Lomé) qui s’est rapidement avérée infondée.
Cependant ces accusations, et les références de son appartenance ancienne au sérail du pouvoir, attisées par la haine récurrente des militants du RPT, lui vaudront longtemps la méfiance, voire le mépris, d’une grande partie de l’opposition.
Une dure traversée du désert de plus de dix ans s’amorce alors, jalonnée d’échecs politiques parfois cuisants…
Cependant, sa présence sur le terrain, son charisme, son opposition calme (il n’a jamais été associé à la cacophonie des C14) et sa détermination à s’opposer à la réélection de Faure Gnassingbé pour un quatrième mandat en 2020 lui ont rendu sa stature politique de premier plan et lui ont acquis une confiance populaire petit à petit retrouvée.
Dans ce contexte, l’élection présidentielle demeurait totalement hors de portée de l’opposition du fait de la dispersion des candidatures. Jean Pierre Fabre entendait maintenir sa candidature au nom de l’UNC refusant tout accord avec Agbéyomé Kodjo, pour la plus grande joie du parti du président qui s’assurait ainsi une victoire largement anticipée par les commentateurs politiques, même dans les médias internationaux!
« Un coup K.O.! » tel était le slogan répété à l’envie par les supporters du chef de l’État, en tee-shirt et casquette bleu ciel, sûrs d’une victoire écrasante dès le premier tour…
Les médias internationaux usant de cette division s’en sont donné à cœur joie…
Jeune Afrique n’hésita pas à déclarer : « Les candidats de l’opposition ont toutefois prévenu qu’ils s’uniraient pour faire barrage à Faure Gnassingbé en cas de second tour, mais ce scénario paraît plutôt improbable. »
https://www.jeuneafrique.com/depeches/900471/politique/togo-ouverture-des-bureaux-de-vote-pour-une-presidentielle-sans-grand-suspense/
https://www.rtbf.be/info/monde/detail_elections-au-togo-faure-gnassingbe-tres-probablement-en-route-pour-un-4e-mandat?id=10438762
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/02/20/au-togo-faure-gnassingbe-en-route-vers-un-quatrieme-mandat-presidentiel_6030260_3212.html
C’était sans compter sur l’autorité morale, la capacité diplomatique et la finesse politique de Mgr Kpodzro…
A bientôt 89 ans il a repris ce combat pour la démocratie qui l’avait propulsé trente ans plus tôt au perchoir de l’Assemblée Nationale restaurée…
Durant trois mois il a fait le siège de toutes les structures ayant composé les fameuses C 14, et il est parvenu, au terme d’intenses tractations, à rassembler un maximum d’opposants autour d’un consensus, véritable croisadepour le changement démocratique baptisée par les sympathisants « la dynamique Kpodzro ».
Conscient du danger, car pouvoir a alors eu recours à l’intimidation, l’archevêque à déclaré le 14 novembre : “Si quelque chose m’arrive, Faure Gnassingbé est responsable” et d’ajouter : « Des menaces de mort pèsent sur ma vie et celle de mon collaborateur, Marc Mondji »
https://corpsdiplomatictogo.com/corpsdiplomatictogo/index.php/actu-news/politique/1608-togo-faure-gnassingbe-veut-tuer-mgr-kpodzro
Face à l’entêtement isolationniste de Jean Pierre Fabre, Mgr Kpodzro a permis à Agbyomé Kodjo de rallier un maximum de voix dispersées dans les C 14.
Symboliquement, le samedi premier février, au cours d’une messe d’action de grâce en l’église saint Kisito de Doumasséssé, Mgr. Kpodzro a remis solennellement le drapeau national au candidat Agbéyomé Kodjo qui se réclamera désormais de la « dynamique Kpodzo ».
https://africa.la-croix.com/au-togo-un-eveque-fait-campagne-pour-un-candidat-a-lelection-presidentielle/

Tripatouillages électoraux

Samedi, le peuple s’est exprimé au cours d’une journée électorale plutôt calme et sous la surveillance de centaines d’observateurs, bien que la présence de certaines organisations ait été refusée Dès le début du dépouillement la tendance était suffisamment forte pour ne laisser aucun doute sur l’issue du scrutin : une déferlante Kodjo même dans les fiefs historiques de Jean Pierre Fabre.
(Au sud du pays).
Le résultat semblait clair en regard de tous les sondages et malgré les bourrages d’urnes constatés !
Agbéyomé Kodjo est sorti grand vainqueur de cette consultation, devant Faure Gnassingbé.
Il y aurait donc un second tour où, si Faure Gnassingbé apparemment en seconde position a déjà fait le plein de ses voix, l’opposition très largement majoritaire, enfin réunie sur le nom de Kodjo, peut encore augmenter son score !
Là les analystes pourront enfin évoquer une « élection sans grand suspense » même si elle ne concerne définitivement pas le candidat qu’ils croyaient … La CENI,(Commission Nationale électorale Indépendante) définie comme : « La création de la CENI répond à la volonté du gouvernement, des acteurs politiques, de la société civile et de tout le peuple togolais de créer les conditions en vue de l’organisation d’élections transparentes, libres et crédibles pour renforcer le processus démocratique en cours au Togo. »
https://www.ceni-tg.org/?page_id=434
Ce n’est en fait qu’une officine créée par Faure Gnassingbé en 2012 pour servir ses intérêts électoraux. C’est sans doute pourquoi huit jours avant le scrutin elle avait supprimé la sécurisation électronique des votes et interdit la présence de certains observateurs réellement indépendants. http://french.xinhuanet.com/afrique/2020-02/20/c_138802865.htm
Contre toute réalité potentiellement issue des urnes, elle proclame lundi matin des « résultats définitifs provisoires » (sic !) où Faure Gnassinhbé serait élu au premier tour !
« Selon les chiffres de la Céni, Faure Gnassingbé a été réélu dès le premier tour de la présidentielle avec 72,36% des voix, soit près de 14 points de plus que lors de sa dernière élection en 2015.
Le taux de participation est de 76,63 %, là aussi bien plus élevé qu’en 2015 où il avoisinait les 61 %. »
http://www.rfi.fr/fr/afrique/20200224-togo-presidentielle-ceni-annonce-victoire-gnassingbe
La constatation d’une participation électorale 12 points plus élevée qu’en 2015 quand le pays sort de deux ans de contestation par la rue du régime autoritaire de Faure Gnassingbé ne saurait évidemment lui bénéficier et il est savoureux de voir oser écrire que sa cote aurait progressé de 14% depuis les dernières élections alors que près de deux ans durant le peuple était dans la rue demandant son départ!
Rien que ces deux remarques prouvent que ces résultats sont totalement fantaisistes et issus de l’imagination, sinon de la stratégie, de fonctionnaires qui veulent surtout garder leurs postes…
Il reste six jours pour que la Cour constitutionnelle valide ces « résultats »…

Allons-nous donc assister à un « coup d’état électoral » ?

Ce n’est pas impossible, et c’est bien comme cela que « bébé Gnasse » comme on l’a surnommé (Faure Gnassingbé) avait commencé sa carrière grâce à l’appui de la France – qui avait dépêché sur place en 2002, pour aider son père à déroger à la constitution pour justifier son maintien au pouvoir, le constitutionnaliste Charles Debbash dit « le mercenaire en col blanc » …
Un homme à la carrière quelque peu glauque émaillée de scandales financiers et de falsification de documents.
Charles Debbasch est resté dans l’ombre de Faure Gnassingbé : il lui a permis de prendre le pouvoir en 2005 à la mort de son père… Et de le garder depuis !
Debbasch, s’étant fait donné la nationalité togolaise, est devenu « ministre conseiller »…
(Ce qui lui a aussi permis d’échapper à la justice française…)
Les révélations de Médiapart qui le qualifie aussi de « pilier de la Françafrique » sont sans équivoque :
https://blogs.mediapart.fr/amadouba19gmailcom/blog/250619/charles-debbasch-pillier-de-la-francafrique-par-amadou-bal-ba
On voit donc que la France va encore jouer un grand rôle dans la suite de cette histoire où son seul souci est la continuité  locale et de s’assurer par ce biais de la paix dans la région pour lui permettre de poursuivre sa politique…
Et il n’y a pas que la France qui soit intéressée par le maintien en place de Faure Gnassingbé, c’est aussi le cas d’Israël qui était parvenu à prévoir de faire tenir à Lomé un sommet Israël-Afrique du 23 au 27 octobre 2017… (On comprendra sans peine que Debbasch n’y était pas étranger !)
Pour Israël, le Togo est le pivot de sa stratégie d’implantation en Afrique de l’Ouest…
https://afrique.latribune.fr/politique/2017-07-15/afrique-israel-business-as-usual-744007.html
Un sommet finalement annulé – au grand dam de Netanyahu – compte tenu de l’agitation sociale intérieure du pays…
https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/politique-africaine/le-sommet-entre-israel-et-des-pays-africains-annule-par-le-togo_3059017.html
Les liens entre Israël et la gouvernance de la dynastie Eyadéma datent pratiquement de la prise pouvoir de Gnassingbé Eyadéma.
Ainsi au début des années 70, en plein embargo conte l’Afrique du Sud à cause de sa politique d’apartheid, un « accord de transit secret » avait été conclu entre le Togo et Israël permettant aux avions sud-africains et israéliens d’utiliser l’aéroport de Lomé-Tokoin pour faire escale, les avions ne disposant pas alors d’une autonomie suffisante pour assurer des vols directs entre les deux pays…
Par la suite des sociétés de travaux publics israéliens ont réalisé nombre de grands travaux locaux
Dans l’intervalle ces « résultats » sont commentés dans l’opposition, et chacun dénonce la supercherie criante :
https://www.icilome.com/actualites/881587/presidentielle-2020fulbert-attisso-il-est-inadmissible-d-accepter-ce-score-qu-on
Le candidat Kodjo spolié de sa victoire, appelle avec maîtrise à la résistance populaire et à la retenue
https://www.icilome.com/actualites/881588/les-premiers-mots-d-agbeyome-kodjo-apres-la-publications-des-resultats-provisoires
L’affaire est donc loin d’être terminé d’autant que Mgr Kpodzro, qui jouit d’une immense popularité, ne s’est pas encore exprimé.
S’il a réussi, contre la dictature, à faire plier le père en restaurant le parlementarisme il y a trente ans, il pourrait bien aujourd’hui faire plier le fils et instaurer l’alternance…
Agbéyomé Kodjo est d’ailleurs un fervent catholique…
Ce ne serait donc pas la première fois que Dieu interviendrait au Togo …