Ukraine : quand la géopolitique instrumentalise les religions.

dans Réflexions & Histoire

L’Ukraine présente la particularité, comme la plupart des états slaves bordant la Russie historique, d’y voir se côtoyer les confessions chrétiennes historiques séparées par le schisme de 1054… Une fracture essentiellement politique consécutive au refus du basileus de l’Empire Romain d’Orient de voir son clergé assujetti à la papauté romaine, héritière chrétienne de l’Empire Romain d’Occident. Cela a conduit à un affrontement idéologique religieux, jamais apaisé en mille ans, entre l’Orient et l’Occident, jouet des rivalités géopolitiques des grandes entités territoriales : le Saint Empire Romain Germanique et ses héritiers (Empire Allemand et Empire Austro-Hongrois), la Russie et l’Empire Ottoman…


Rédaction NSP
Claude Timmerman

La situation ukrainienne actuelle n’est qu’une résurgence, instrumentalisée par Porochenko et ses mentors, de ce conflit millénaire, en vue de rallier les religions à son régime euro-atlantiste et structurellement antirusse.
Elle offre la particularité nouvelle d’affecter à la fois les deux communautés : le schisme orthodoxe actuel n’est, comme nous allons le voir, qu’une réponse politique moderniste et gouvernementale à un schisme catholique, lui anti-moderniste, beaucoup plus discret, mais intervenu il y a déjà près de 10 ans…

Le schisme orthodoxe ukrainien : Moscou contre Constantinople

L’orthodoxie compte 250 millions de fidèles dans le monde, dont 150 millions sont liés à Moscou : contrairement à une idée reçue c’est l’orthodoxie slave qui est la plus importante à ce jour.
L’extraordinaire renouveau de l’orthodoxie en Russie, orchestré par Poutine, n’a fait qu’amplifier cette situation.
En Ukraine, l’Église orthodoxe rassemble environ 70 % des 43 millions d’Ukrainiens (soit 30 millions de fidèles), mais se trouve divisée en trois structures :

l’Église du Patriarcat de Moscou. Fidèle au patriarche Kirill, c’est la seule de ces trois Églises à être officiellement reconnue par l’orthodoxie mondiale. C’est aussi la plus importante par le nombre de paroisses (plus de 12 000). Elle est héritière du patriarcat de la Russ de Kiev, déplacé à Moscou en 1328 (à la requête du khan mongol soucieux de fixer sur la Moskova une population importante afin d’être à même de s’opposer aux incursions récurrentes suédoises).

l’Église du Patriarcat de Kiev. Fondée après la chute de l’URSS en 1992, elle n’est pas canonique (elle n’est reconnue ni par Moscou ni par Constantinople) et comprend environ 5 000 paroisses.

Les Ukrainiens sont de plus en plus nombreux à rejoindre cette Église : les fidèles de celle-ci représentaient 15 % de la population il y a dix ans, 40 % aujourd’hui.

l’Église ukrainienne autocéphale. Elle est très minoritaire numériquement aujourd’hui. Elle a été fondée durant la révolution bolchévique, lors de la création de l’Ukraine. La Douma ukrainienne proclama l’indépendance et créa la République populaire ukrainienne qui tentera de diriger le pays de mars 1917 à octobre 1920. La loi du 1er janvier 1919 entérine la création de l’Église autocéphale ukrainienne. Le concile orthodoxe ukrainien réuni les 21-23 octobre 1921 élit le métropolite Basile Lypkivskyj malgré l’opposition du patriarche de Moscou.
En 1928, le métropolite et les évêques sont arrêtés par le gouvernement soviétique stalinien qui organise la persécution de l’Église autocéphale.
Cette église est aujourd’hui majoritairement présente dans la diaspora ukrainienne, notamment au Canada.
A la création du patriarcat de Kiev en 1992, la majorité locale de l’église autocéphale a rejoint le patriarcat de Kiev…

C’est donc la rivalité d’influence d’une église d’obédience traditionnelle russe, et d’une église d’obédience proprement ukrainienne, plus « moderniste » qui se tourne vers Constantinople, qui se manifeste.
La révolution ukrainienne a exacerbé les tensions entre ces communautés.
Plusieurs prêtres du Patriarcat de Kiev se sont joints aux manifestations pro-européennes dès 2013 (organisant hébergements et prières collectives) pour protester à la fois contre le régime en place et contre le supposé prosélytisme du Patriarcat de Moscou.
Il existe des liens forts entre l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev et les nationalistes ukrainiens et d’une manière générale avec le nouveau régime personnifié par Porochenko.
(Les prélats du Patriarcat de Moscou en Ukraine ont en revanche plutôt adopté des positions prorusses, notamment sur le dossier de la Crimée et sur la question du Donbass.)
En avril, le président ukrainien Petro Porochenko et les deux Églises non suffragantes de Moscou se sont tournés vers le patriarche de Constantinople Bartholomée pour lui demander d’unifier sous son autorité l’ensemble des Églises orthodoxes du pays en une Église canonique affranchie de la tutelle russe : la reconnaissance canonique d’un patriarcat ukrainien suffragant de Constantinople.
Une décision, suggérée par le gouvernement ukrainien, qui concrétise une scission entre l’église orthodoxe slave dépendant du patriarcat de Moscou fidèle à la Russie et à sa tradition liturgique slavon, dirigée par le patriarche Kyrill et l’église orthodoxe de tradition liturgique grecque dépendant du patriarcat de Constantinople, dirigée par le patriarche Bartholomée très enclin à l’œcuménisme, et très sensible aux sirènes de l’occident, tant de Rome… que de Bruxelles, tout autant qu’à celles de la mouvance atlanto-sioniste qui a largement poussé à la révolution ukrainienne….

L’Église orthodoxe russe a annoncé lundi 15 octobre à Minsk qu’elle rompait ses liens avec le Patriarcat de Constantinople après la décision de reconnaître une Église orthodoxe indépendante en Ukraine.
Le Patriarcat de Moscou, a dénoncé un « schisme » et une « catastrophe », et a averti que des troubles pourraient se produire en Ukraine entre partisans des deux Églises rivales. « Nous ne pouvons plus célébrer d’office en commun, nos prêtres ne pourront plus participer aux liturgies avec des hiérarques du Patriarcat de Constantinople », a déclaré aux journalistes Mgr Hilarion, chargé de la diplomatie du Patriarcat de Moscou, à l’issue d’un synode de l’Église orthodoxe russe. « Nous ne pourrons garder le contact avec cette Église, qui est en situation de schisme », a-t-il ajouté.
Mgr Hilarion a précisé que cette rupture complète des « liens eucharistiques » signifiait également que les fidèles du Patriarcat de Moscou ne peuvent plus désormais communier dans des églises sous la juridiction du Patriarcat de Constantinople.
L’Église orthodoxe russe met en garde contre des troubles en Ukraine.
Certains prêtres de paroisses loyales à Moscou ont même appelé leurs fidèles à se tenir prêts à se défendre contre d’éventuelles opérations de force destinées à s’emparer de leurs églises : l’Église orthodoxe russe est très majoritaire dans le pays où elle est historiquement propriétaire de plus des 2/3 des établissements religieux !
Au-delà de l’affrontement purement ukrainien, il faut comprendre que cette rivalité des deux pôles de l’orthodoxie est susceptible de faire tache d’huile dans tous les pays de tradition orthodoxe slaves – issus de la mouvance de l’ex-URSS – qui, sur un plan géopolitique, rentrent aujourd’hui dans la zone d’influence européenne et plus généralement atlantiste.
C’est non seulement un affaiblissement programmé de l’influence russe dans le monde orthodoxe occidental, mais aussi un puissant facteur de déstabilisation.
C’est alors une menace pour la cohésion des états à majorité (ou à forte présence) orthodoxe de l’Europe de l’est dont certains ont déjà rejoints l’Union Européenne, ou bien la contemple avec les yeux de Chimène.
S’attaquer à l’orthodoxie slave est un puissant moyen de sortir idéologiquement ces états de l’orbite tutélaire russe… C’est aussi faire prendre à ces états le risque de la désintégration à travers des guerres civiles
Et c’est sans doute ce qui est souhaité à l’ouest par les stratèges euro-mondialistes.
Comme l’exprimait déjà au début des années 1990 le « gourou » de la géopolitique américaine Zbigniew Brzezisnki: «Après l’effondrement du communisme, notre adversaire principal est l’orthodoxie russe ».
En 1991, l’URSS étant disloquée, des millions de personnes se sont retrouvées sans points de repère identitaires autres que l’héritage historique tsariste et la religion… L’orthodoxie a été le principal moteur permettant de la résurrection nationale russe.
L’Occident, « vainqueur de la guerre froide », avait compris que l’orthodoxie était un fondement idéologique et l’âme du patriotisme russe au plus profond, voire le principal facteur d’intégration de toute la Russie.
On se souviendra (même si le film d’Eisenstein se devait alors d’exalter le patriotisme soviétique) de la dernière phrase lancée à la face du monde – en l’occurrence aux chevaliers teutoniques écrasés symbolisant l’occident – prononcée par Alexandre Nevski : « Et sachez que la Russie est bien vivante ! »
L’Occident, dans son projet hégémonique, s’est donné pour objectif de désintégrer, autant que faire se peut, ce socle profondément ancré qui veut rassembler sur le fond religieux traditionnel et fait la part belle à la résurgence des nationalismes et à l’idéologie identitaire. Il est navrant de voir l’orthodoxie grecque s’en rende complice et ne comprenne pas qu’à terme elle subira, depuis l’occident, les mêmes attaques que l’orthodoxie russe actuellement!

Le schisme gréco-catholique ukrainien : Byzance contre Rome 

Il existe trois Églises catholiques en Ukraine (les, deux premières unies à Rome) :

–  l’Eglise grecque-catholique ukrainienne de rite byzantin ;
–  l’Eglise grecque-catholique ruthène de rite byzantin ;
–  l’Eglise grecque-catholique ukrainienne (EGCU).

Par la taille, c’est la troisième Église d’Ukraine (mais la première de rite catholique) qui compte plus de 8% de la population du pays.. C’est une Église archiépiscopale majeure. Son chef porte le titre d’Archevêque majeur de Kiev et de Galicie, avec résidence à Kiev. Depuis le 23 mars 2011, le siège archiépiscopal est occupé par Sviatoslav Schevchuk.
Certaines positions doctrinales soutenues par S. E. le cardinal primat Lubomyr Husar archevêque de Kiev (nouveau siège primatial ukrainien en lieu et place de Lvev) – qui se retira en 2011 pour limite d’âge – conduisirent les sept évêques gréco-catholiques ukrainiens et une importante fraction du clergé de l’EGCU à faire dissidence.
Ils proclament au cours d’un synode officiel réuni en 2009 que « les positions du cardinal sont proprement hérétiques et de nature à propager l’hérésie » et ils fondent, le 11 août, une structure de « retour à l’orthodoxie de l’Église » connue sous le nom d’Église catholique orthodoxe grecque ukrainienne – en abrégé UO GCC .

Selon l’annonce qui en est faite :

« Cette structure comprend tous les prêtres, religieux et croyants qui sont fidèles à la foi catholique et n’avaient jusqu’alors d’autre choix que de rester sous la domination des apostats. Les apostats détiennent illégalement le pouvoir au sein de l’UGCC en dépit d’être exclus de l’Église. Par conséquent, le synode des évêques catholiques orthodoxes de l’UGCC a été contraint d’établir une nouvelle structure d’église pour les fidèles orthodoxes de l’UGCC. »
Cette structure a rapidement dépassé les frontières de l’Ukraine et a reçu l’adhésion de nombreux membres du clergé notamment melkite. Quittant la tutelle romaine originelle, l’alternative melkite semblait naturelle face au monde orthodoxe
Tous se sont donc tournés alors vers le patriarcat melkite historique tutélaire, celui « d’Antioche, de Jérusalem et tout l’Orient ».
Compte tenu de l’importance de ce ralliement melkite à une nouvelle « orthodoxie » catholique, et des difficultés potentielles de gestion inhérentes aux réalités géographiques, sous l’impulsion des sept évêques ukrainiens à l’origine du mouvement, un synode melkite réuni 5 avril 2011 a érigé le « Patriarcat Catholique Byzantin » pour répondre aux besoins des fidèles d’Europe.
Il ne s’agissait pas dans l’esprit des acteurs synodaux d’une « scission du monde melkite », mais bien plus d’un dédoublement du patriarcat melkite d’Antioche pour fournir aux melkites européens une structure plus proche et plus appropriée à leur administration religieuse.
Ce patriarcat catholique byzantin n’a jamais été ni remis en cause depuis sa création, ni condamné à ce jour, huit ans plus tard, tant dans le fond que sur la forme, ni par le patriarcat originel melkite d’Antioche ni par son titulaire d’alors Grégorios III, aujourd’hui remplacé par Sa Béatitude Youssef.

Mais compte tenu du caractère autocéphale des églises d’orient, il n’y a aucune raison canonique pour que cette création patriarcale, régulièrement érigée au cours d’un synode par des évêques reconnus, puisse être remise en cause et il n’y a aucune chance qu’une autorité catholique puisse effectivement s’y opposer en pratique, même si elle peut la condamner pour la forme. Très clairement, au-delà des seuls ukrainiens, il s’agit aujourd’hui d’un retour affirmé d’une grande partie des uniates, si ce n’est de la majorité d’entre eux, vers l’orthodoxie face à l’évolution récente du monde occidental latin et notamment de la papauté.
Le synode de 2011 a élu comme patriarche, connu sous le nom d’Elie, un moine orthodoxe tchèque né en 1946, et ordonné en 1972. Il rejoignit l’Ordre de Saint Basile-le-Grand en 1991.
L’une de ses premières interventions publiques du nouveau patriarche Elie après son élection fut de lancer solennellement l’anathème contre le Pape Benoît XVI pour hérésie et d’appeler les fidèles catholiques à ne plus suivre son enseignement…
Il recommencera deux ans plus tard contre le pape François, dont les positions « avancées », notamment sa fascination pour Luther, son empathie pour le judaïsme talmudique, sa tolérance pour l’homosexualité, sa vision œcuménique permissive, son syncrétisme, pour ne citer que ces points-là, qui ne sont pas de nature à assurer une coexistence pacifique avec les thèses plus fondamentalistes de ces « réformés » qui se considèrent eux-mêmes comme « catholiques orthodoxes ».

Ce Patriarcat Catholique Byzantin, qui se considère « en exil », est provisoirement installé à Prague, tant que la situation en Ukraine n’est pas apaisée. Il est comme par hasard très influent dans le Donbass.
Il va sans dire que le ralliement des catholiques locaux à ce patriarcat byzantin a largement dépassé les frontières de l’Ukraine et qu’il intéresse toute la fraction de sensibilité traditionnelle des églises catholiques présentes dans les états balkaniques et les états émergeants issus de la redistribution territoriale qui a suivi le démantèlement de l’URSS…
Cette histoire n’est donc en rien une « dissidence farfelue fruit d’un illuminé, ou d’un marginal, qui aurait voulu faire parler de lui » comme certains n’ont pas manqué de la présenter alors, mais une réelle lame de fond qui frappe de plein fouet la catholicité d’Europe centrale…
Elle conduit à un affaiblissement notable de l’Eglise catholique romaine dans toute cette zone…

 Sur le plan géopolitique la situation religieuse en Ukraine est géographiquement désormais claire :

  • A l’ouest règnent la catholicité romaine progressiste, et l’orthodoxie ralliée à Constantinople, instrumentalisées par le régime de Porochenko pour appuyer ses ambitions atlantistes.
  • A l’est (Crimée, Donbass) s’affirment l’orthodoxie russe, et les catholiques de tradition aujourd’hui plus proches de Moscou…

La rivalité millénaire entre orthodoxie et catholicité a altéré ses propres structures et se mue aujourd’hui en opposition entre œcuménisme « progressiste » (à l’ouest) et tradition chrétienne (à l’est) : une nouvelle donne de la géopolitique des religions chrétiennes qui, nourrie de l’exemple russe, pourrait bien dépasser le cas ukrainien…