Une lecture antifasciste de Brasillach

dans Arts & Lettres & Chansons

Il n’est évidemment pas nécessaire d’adhérer aux engagements politiques de Robert Brasillach pour apprécier ses qualités d’écrivain exceptionnellement talentueux, sensible et doué. Toutefois, ceux qui aiment Brasillach doivent admettre que son œuvre est un tout. Il fut totalement ce jeune écrivain attentif à son époque, passionné, révolté ; c’est bien le même homme qui observe avec tendresse la petite Anne de l’Enfant de la nuit et qui admire le « fascisme immense et rouge ». Maurice Bardèche 1 ne trouve « rien d’aberrant ni même d’étonnant dans sa conduite » voire « un simple choix, non de politique, mais de bon sens » contre l’idéologie progressiste, sans jamais déroger à l’honneur.


Rédaction NSP
Eric Delcroix

Tel n’est pas le cas de François Jonquères2, pour qui il existe deux faces à la personnalité de l’écrivain, celle qui le rattache à la grande littérature française et celle qui en fait ce que l’inénarrable Sartre appelait un Salaud. Bref, Mr Hyde et Dr Jekyll.
Voici deux hommes, l’oncle et le neveu.
Le premier, Valérius, est un personnage particulièrement ignoble, rissolé aux petits oignons résistancialistes par M. Jonquères. Pensez donc : il s’engage successivement dans la guerre d’Espagne chez Franco, dans la Milice française, dans la Waffen SS, avant d’aller combattre en Indochine et mourir en Algérie. Du lourd ! Aussi se livre-t-il inévitablement, vulgate oblige, à des forfaits particulièrement sordides. En 1943, avec ses camarades de la Milice, il fait payer à des Juifs, résistants et communistes leur passage salvateur en Espagne puis, stipendié par les Allemands, les leur livre. Voilà qui met le fasciste un cran en dessous du Dr Petiot qui se débarrassait artisanalement de ses victimes juives, en catimini, sans les monnayer auprès de l’Occupant. Il est vrai que Petiot était le capitaine Valéry chez les FFI… Et ça c’est une différence qu’admet Valérius : « La Milice est une troupe de bras cassés, de tartarins en goguette… Faut pas y chercher le héros antique… (…) Les Résistants, les maquisards, ces types en ont… Je ne cache pas mon admiration pour leur courage. » (page 118).

La rédemption des criminels

Il se prend miraculeusement d’affection pour une jeune juive en fuite sur les chemins des Pyrénées, Esther, parce qu’elle lit la Conquérante et lui parle avec enthousiasme des livres de Brasillach. Valérius, touché par un éclair de grâce, l’ex-filtre donc du convoi qu’il va livrer aux Allemands en passeur corrompu, leur abandonnant la mère qui disparaîtra.
Après la guerre, à Paris, Esther communie dans les délices de la littérature de Brasillach avec un certain André, dont elle tombe amoureuse et qui se révélera être le neveu de l’abject Valérius… Attendez, ce n’est pas fini ! En pèlerinage littéraire, un jour qu’elle est seule, elle retrouve de façon inopinée Valérius se recueillant sur la tombe de l’écrivain à Saint-Germain de Charonne. Elle pardonne au bourreau de sa mère et oncle de son ami de coeur et, qui plus est, devient sa maîtresse (Ah qu’il est beau l’assassin de maman !). Au contact d’Esther, Valérius deviendra bon, confit en dévotion chrétienne, reprochant même à son neveu, devenu parachutiste, de torturer les fellaghas à la gègène ! « Mais je ne suis plus le monstre que vous m’accusez d’être… Même les méchants changent vous savez ! Et certains s’amendent… » (page 112) dit-il à la jeune fille.
Quant à celle-ci, son personnage manque étonnamment de consistance : se reconnaît-elle comme israélite, est-elle convertie à la rédemption chrétienne à laquelle va se rendre Valérius, ou est-elle agnostique ? Pas un mot sur les états d’âme d’une jeune fille plongée dans une situation cornélienne. Eh puis, on aimerait savoir comment cette adolescente étrangère (le Maréchal avait obtenu que les Juifs français ne fussent pas déportés ès-qualité) a pu en arriver à connaître et aimer la littérature française…

La plaidoirie finale pour les circonstances atténuantes

« … et, si Esther voulait sauver en Brasillach le poète et l’écrivain de génie, elle vomissait le journaliste dont elle avait découvert les articles assassins dans Je Suis Partout, au sortir de la guerre » (page 82).
Et M. Jonquères de s’adresser aux mânes de l’écrivain supplicié : « N’écriviezvous pas encore que le fascisme « était une poésie, et la poésie même du vingtième siècle (avec le communisme sans doute) » ? … De tels poètes font frémir… Leurs vers dévorent des millions de cadavres innocents… Le plus grand crime perpétré contre l’humanité… Oui la prison est juste, il faut s’apprêter à des années de solitudes pour expier ses fautes  » (page 56).
En toile de fond et loin « des dernières thèses teintées de négationnisme », reprochées au passage à Maurice Bardèche (page 82), le lecteur a droit à la vulgate sempiternellement ressassée. François Jonquères nous inflige la thèse muséographique d’Oradour 3(page 94) et nous assène la liste inévitable de « Dachau, Auschwitz, Buchenwald, Treblinka… » (page 73). Dans la foulée, Jonquères évoque « la France criminelle de ce début de 1944 » (page 15), antienne culpabilisatrice depuis Jacques Chirac.
La charge antifasciste se termine par une plaidoirie virtuelle, François Jonquères étant avocat de son état. Nous sommes devant un tribunal imaginaire composé de femmes, on ne sait trop pourquoi, où sont développées les Sept nuances de gris, pour montrer que l’écrivain doit être distingué de l’ignoble fasciste qu’il fut à l’instar de Rebatet ou de Céline : « l’Histoire ayant tranché, il faut sévèrement condamner l’idéologie fasciste… (…) Il n’était pas, hélas, le seul sur ce créneau de la haine, bête et méchante, nous y venons, et je veux croire que ces messieurs de la Gestapo, Heydrich et ses frères, les bouchers des camps, du docteur Mengele à l’infâme Rudolf Höss n’ont jamais lu une seule de ses lignes … » (page 260). (Vous avez bien lu, même Mengele n’est pas épargné au lecteur !)
Néanmoins, l’avocat condamne en soi la peine de mort, non sans bon sens, sachant qu’il a été dit une fois pour toutes qu’un Brasillach méritait, selon Maître Jonquères qui aurait pu être le procureur, « la prison » avec ses « années de solitude pour expier ses fautes » ! (« Même les méchants changent vous savez ! Et certains s’amendent… »).
Si vous n’avez pas lu préalablement Reynouard ou Faurisson et que vous vous dites encore ami de Brasillach en refermant le livre de François Jonquères, c’est que vous êtes de la même essence qu’Esther, sainte (mais pas vierge), qui, Valérius étant mort opportunément, filera le parfait amour avec André.
Avec M. Jonquères, Brasillach est certes un très grand écrivain, mais néanmoins un Salaud.

 

 

 

 

 

  1. Rivarol, 1er février 1985.
  2. Robert B. Sept nuances de gris, François Jonquères, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2019.
  3. Lire Le Massacre d’Oradour, un demi siècle de mises en scène, par Vincent Reynouard, 1997.

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