Jean Raspail : “L’Occident a totalement abandonné sa défense”

Interview exclusive avec Jean Raspail

Le célèbre écrivain et explorateur Jean Raspail a accordé une interview exclusive à Nous Sommes Partout. Pour lui, le repli sur soi, le regroupement communautaire représente une piste de survie pour notre civilisation face aux menaces qui pèsent sur elle, qu’il s’agisse de la répression républicaine ou de l’immigration massive.

La famille Pikkendorff à l’ère moderne

La famille des Pikkendorff traverse toute l’œuvre de Raspail. Existe-t-il encore des Pikkendorff aujourd’hui, des individus capables de « suivre leurs propres pas » ?

Jean Raspail : Oui, on en voit de plus en plus car notre société est à un point de déclin tel que les Pikkendorff émergent. Ce sont des personnes qui souhaitent réagir face au déclin de l’Occident. Personnellement, j’en fais partie et j’en connais beaucoup d’autres. Par exemple, Philippe de Villiers peut être considéré comme un Pikkendorff. Ce sont des gens qui affirment : « Je ne cède plus ! ». Ils se distinguent par leur comportement, leur courtoisie, leur intelligence, leur culture, et bien sûr leur religion. Mon livre sur l’histoire de la reine Zara, Hourrah Zara, qui raconte l’origine de la dynastie, sera réédité fin septembre par Albin Michel sous le titre Les Pikkendorff. J’ai choisi le nom de Zara pour mon personnage sans réaliser qu’une marque de vêtements porte ce nom, ce qui est assez amusant.

La famille Pikkendorff étend son influence et ses valeurs à travers toute l’Europe, y compris la France, l’Allemagne et même l’Angleterre, jouant un rôle clé dans le monde. Ils incarnent l’image de l’Europe et reflètent fidèlement les valeurs qui lui sont chères. Ce sont des aristocrates, et leur saga illustre l’histoire européenne, basée sur des faits historiques. Certains d’entre eux existent vraiment, mais je ne vous dirai pas lesquels…

Écrire avec passion

Je n’écris pas dans le but de transmettre des messages ou de bâtir des théories ; j’écris avec passion, je me défoule. Je monte sur mon cheval et j’ignore où cela me mènera, à l’instar des sept cavaliers dans mon œuvre qui partent sans destination précise. Il y a une incertitude à l’écriture, tout comme il y en a une quant à l’avenir de l’Europe. Les cavaliers et les auteurs avancent vers l’avenir, sous l’ordre de leur souverain, sans savoir où le vent ou leur plume les guidera.

Je crois qu’un jour, chacun enfourchera un cheval et partira, du moins ceux qui en ont le courage, et ce jour-là marquera une renaissance. Je suis moins pessimiste qu’auparavant.

La menace d’un monde gris

En observant notre monde moderne, on a l’impression qu’un voile gris s’est abattu sur l’Occident. Les derniers hommes libres ont-ils encore une chance de ne pas être écrasés par ce voile ?

J.R. : Leur chance réside dans l’isolat. Ce terme ethno­graphique désigne une tribu, un peuple, une nation menacée. Ces groupes, conscients de ne pas pouvoir faire face à la menace, choisissent de s’installer dans un lieu difficile d’accès pour se protéger. Des cas similaires se sont produits en Amazonie et en Afrique : s’isoler pour survivre. En Occident, des isolats commencent à émerger sans s’en rendre compte pour réagir contre cette menace. Certains groupes existent déjà mais n’ont peut-être pas encore réalisé qu’ils pourraient aller plus loin pour sauvegarder leur culture.

La Manif Pour Tous, par exemple, représente un embryon d’isolat. Les scouts forment également un isolat en pleine expansion, avec un recrutement exponentiel dans les fédérations indépendantes. J’aimerais écrire un livre sur le scoutisme, car c’est un sujet passionnant. Lors d’une fête du scoutisme près de Versailles, j’ai rencontré de nombreuses familles unies par leurs valeurs. À cette occasion, je leur ai dit : « Vous rendez un grand service à la France, vous êtes un isolat. » Finalement, lorsque les isolats tissent des liens entre eux, ils reforment une nation.

Un futur incertain

Bien que l’isolat soit une solution pour notre civilisation face à divers dangers, y a-t-il un risque de fuite ou de rejet total du monde extérieur ?

Il est crucial de préciser que le danger majeur qui nous guette provient de l’Afrique. Le monde moderne peut continuer à fonctionner, car les isolats ne sont pas des partis politiques et n’ont rien à craindre des gouvernements. Leurs membres sont unis par des valeurs communes et leurs idées, même souterraines, persistent au sein du groupe. Ces îlots de résistance existent. Prenons l’exemple du Bastion Social. Même si la république dissout l’association, les idées demeurent, et le groupe se reconstitue d’une manière ou d’une autre. Un autre exemple est Robert Ménard à Béziers, un isolat à lui seul, suivi par les Biterrois. C’est un modèle à suivre.

Les isolats apparaissent tranquillement mais sûrement. Si nous n’avons pas avancé d’ici 2060 face à l’immigration massive, la situation sera irrémédiable et nous pourrions inéluctablement sombrer dans une guerre raciale. Personnellement, je ne pourrai jamais regarder un étranger, qu’il soit musulman ou non, comme l’un de mes compatriotes. Tout nous sépare : traditions, cultures, histoires et religions. Dieu a créé les nations pour une raison. Cela témoigne de la manière dont l’homme peut s’unir pour réaliser des choses extraordinaires. Les Zoulous, par exemple, formaient une vraie nation avec laquelle on pouvait dialoguer, car ils avaient leur propre civilisation. La civilisation est synonyme de dignité. De nombreux peuples que j’ai croisés possèdent cette dignité et se considèrent comme de véritables nations.

J’ai eu la chance de côtoyer les Alakalufs, une ethnie disparue de la Terre de Feu. Ils représentaient une civilisation maritime exceptionnelle, capables de naviguer sans boussole, de fabriquer des cordages, vivant sur leurs embarcations autour d’un feu éternel. Cependant, l’arrivée de Magellan avec ses magnifiques caravelles les a submergés par cette vision. Ils ont perdu confiance au point que les femmes ont commencé à renoncer à avoir des enfants. C’est ce qui risque de nous arriver si nous restons inactifs.

Vers un changement de régime ?

Le courage réside peut-être dans la volonté de changer de régime. Vous insistez dans votre livre Sire sur la nécessité d’une restauration monarchique. Qu’entendez-vous par là ?

J.R. : Hormis à l’époque des Mérovingiens ou des Carolingiens, la monarchie n’a jamais été véritablement absolue. Le roi a toujours été assisté de conseillers. De même, l’idée de royauté de droit divin est une absurdité. Il n’y a pas de roi de droit divin ; il y a une grâce divine qui peut se poser sur une famille royale. C’est pourquoi nous sacrons les rois. Le sacre symbolise cette grâce ; sans lui, la monarchie échoue, comme on peut le constater aux Pays-Bas.

Dans deux mois, un de mes ouvrages intitulé Le roi est mort, vive le roi sera publié. Cela pourrait être l’occasion pour les royalistes de mettre fin à leurs querelles internes. Leur attitude est scandaleuse. Ils se chamaillent pour déterminer qui est l’héritier légitime et pour organiser des commémorations, se montrant ainsi ridicules.

Lors de la commémoration de l’assassinat de Louis XVI, j’avais organisé une grande manifestation unitaire sur la place de la Concorde, interdite aux politiques, sans possibilité de récupération. Des personnes du monde entier sont venues, environ 100 000, chantant le Notre Père pour le roi ! La république avait cependant interdit l’événement. La veille, le préfet de police m’a convoqué, exigeant de changer la date ! Comment pourrait-on changer la date de la mort de Louis XVI ? Il a ensuite tenté de déplacer la cérémonie, mais il y a une symbolique à respecter. Le jour de la manifestation, la police a tout détruit, bouclant le quartier. Au dernier moment, à 10H16, heure exacte de la décapitation de Louis XVI, François Mitterrand a envoyé un message à la commissaire du 8ème arrondissement, qui est venue s’excuser auprès de moi, affirmant que le président avait autorisé la manifestation. Mitterrand avait un sens de l’État et de l’histoire que ses successeurs ont perdu.

L’Occident au bord du renoncement

Ressentez-vous que l’Occident est entré dans une ère de renoncement, comme vous l’aviez prévu dans Le Camp des saints ?

J.R. : Absolument, l’Occident a complètement abandonné sa défense. Car se défendre implique nécessairement la violence. Faudra-t-il tirer sur des gens ? Les laisser mourir ? Je n’ai pas de solution, sincèrement. Si aucune défense sérieuse n’est envisagée, nous risquons inéluctablement de subir une guerre raciale terrible. Néanmoins, il existe des modèles : en 1946, des populations entières furent déplacées assez pacifiquement. Les Pieds-Noirs ont été rapatriés ; des millions de personnes peuvent être déplacées, encore faut-il en avoir la volonté. Sans cela, le chemin vers la guerre est inéluctable.

Un avenir incertain pour l’Occident

À l’ère du Big Other triomphant, de l’humanisme exacerbée et des lois liberticides, quel sera l’avenir de l’Occident si aucune réaction ne se fait entendre ?

J.R. : On peut dire que sans ces solutions, l’Occident est en danger.

Le salut par les moines

Vous mentionnez fréquemment que le salut de la France, et donc de l’Europe, pourrait venir des moines. Pouvez-vous expliquer cela ?

J.R. : Les moines ont un lien direct avec Dieu ; ils sont comme l’intermédiaire vers le divin et redistribuent la grâce. Leur Foi et leur croyance sont immenses. Ils ont toujours été présents. Ils ont sauvé la culture romaine face aux barbares. Lorsqu’on se rend chez eux, on se sent immergé dans un réconfort immédiat. Leur présence est intemporelle. Pour les catholiques, ils représentent des bases solides. Mais de nombreux non-catholiques se tournent aussi vers les monastères pour trouver refuge. Les moines nous défendront, par tous les moyens.

Le cas de la Patagonie

J.R. : La Patagonie est un isolat qui a émergé de lui-même. J’ai été fasciné par les Indiens du sud et l’épopée d’Antoine de Tounens, le premier roi de Patagonie. Moi, Jean Raspail, consul général de Patagonie, je me déclare éternellement fidèle à ce souverain. La Patagonie, c’est un jeu, le jeu du roi. Nous sommes tous des enfants ; sans cela, nous ne serions pas humains. C’est un jeu sérieux, semblable à la guerre. Ce jeu s’organise de lui-même. Nous avons une chancellerie, des vice-consuls dans le monde entier et des milliers de sujets. J’insiste sur le terme « sujets ». Toute personne qui souhaite devenir « citoyen » de Patagonie sera expédiée sans ménagement. Au final, la Patagonie est une alternative à la France pour ceux qui sont en désaccord avec sa situation actuelle. Beaucoup de généraux et d’anciens élèves saint-cyriens sont des sujets patagons. Dans ce jeu, tout est à la fois vrai et virtuel. Nous venons de former un régiment de cavalerie, dirigé par un colonel adjoint de la garde républicaine, bien que nous n’ayons pas de chevaux, bien sûr !

Nous Sommes Partout